Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Homélie             

                                                                                               

Quatrième dimanche de Carême                                                                               22 mars 2009

Père Bruno de Gabory, jésuite           

                

2 Chroniques 36, 14...23 - Psaume 136 - Ephésiens 2, 4-10 - Jean 3, 14-21

 

La crise ! Aujourd’hui notre monde est en crise, l’Eglise est en crise. Nous sommes le fruit d’enjeux qui nous dépassent : le sida, le climat, la bulle financière, la mondialisation… mais aussi le fondamentalisme, le manque de vocations, l’indifférence religieuse… Ce n’est pas d’aujourd’hui. Relisons la première lecture : avec l’exil, Israël a eu une crise majeure à traverser.

Rappelons-nous. A la fin du 7ème siècle, le climat est au beau fixe. Après un roi impie Manassé, Josias est enfin apparu. Soutenu par les prêtres, il a opéré une réforme très importante en centralisant le culte à Jérusalem. Profitant du contexte international où les grandes puissances sont en baisse, il a grandement élargi le royaume. Les historiens nous disent que, derrière les personnages de David et de Salomon, c’est Josias dont on fait le portrait, c’est de son royaume qu’on parle. Les prophètes comme Jérémie le soutiennent et annoncent une alliance nouvelle (Jr 31,31). Tout cela ressemble beaucoup à ce que nous avons vécu il y a une quarantaine d’années avec Vatican II : une Eglise ouverte au monde, se réformant, se convertissant.

Et puis c’est la catastrophe. Pris entre les grandes puissances, le saint roi Josias est tué à Megiddo par les Egyptiens venus au secours des Assyriens. Bientôt les Babyloniens sont sous les murs de Jérusalem, déportent un premier lot d’exilés. Ceux qui restent ne savent plus à quel saint se vouer, hésitent entre l’Egypte et les nouveaux venus. 587 : retour en force de Nabuchodonosor, nouvelle déportation, destruction du Temple.

L’exil n’est pas la shoah, l’extermination, mais un défi non moins profond. A Babylone, on se retrouve devant les grandes religions où on célèbre la création du monde, le combat des dieux. Avec l’aide d’Ezéchiel et des prêtres, Dieu nous soutient. On écrit un nouveau récit de la création (Gn 1). Au bout de 60 ans, quand arrive le libérateur Cyrus, c’est avec le prestige du monothéisme, de la tolérance, des droits de l’homme… Le prophète anonyme que nous appelons le second Isaïe va jusqu’à le qualifier de Messie, à prétendre qu’il fait la volonté de Dieu !

Comment lire les signes des temps, « faire la vérité » ? La lecture majoritaire bât sa coulpe, relit l’histoire et les péchés des rois pour expliquer comment on en est arrivé là. On développe le Deutéronome qui parle d’amour, mais avec des accents de code pénal, sans guère de pardon. De leur côté, les disciples d’Isaïe refusent de s’enfermer dans le passé : « Voici que je fais toutes choses nouvelles, ne le voyez-vous pas ? » Ils parlent de péché, mais d’un péché à découvrir, d’un péché pardonné : « C’était nos péchés qu’il portait. » De prophètes en disciples, Jean-Baptiste et surtout Jésus s’inscriront dans ce courant.

Les biblistes sont de plus en plus attentifs à l’importance de l’exil dans la formation de la foi juive. C’est à Babylone, dans la confrontation aux grandes religions étrangères qu’émerge le monothéisme. C’est là, maintenant que le sacrifice est devenu impossible faute de temple, que la Parole de Dieu devient la colonne vertébrale du peuple, son identité, là qu’on invente pour cela la synagogue, ce lieu de prière et de partage de la Parole. A Babylone, la foi a fait un saut, franchit un seuil. Mais va lui succéder un long hiver de plusieurs siècles, sans prophète pour dire « Ainsi parle le Seigneur », juste laissé à ses propres forces (c’est le rôle de la sagesse).

Quand arrive Jésus, c’est un nouveau seuil qui est à franchir. La foule l’acclame comme un prophète, peut-être même « le prophète » semblable à Moïse (Dt 18,18). Tous ceux qui se reconnaissent malades ou pécheurs le suivent, bénéficient des guérisons et du pardon. Les autorités hésitent – c’est le moins qu’on puisse dire –, dépêchent des enquêteurs, des pharisiens ouverts à l’interprétation, à la nouveauté, jusqu’à un certain point ! Mais Jésus va trop loin, il défie l’autorité du Sanhédrin, s’identifie à la fois à la Loi et au Temple : il met en péril l’unité du peuple. A regret, on doit s’en débarrasser, demander l’aide du pouvoir séculier pour le mettre à mort, espérant que tout cela se tasse.

Comment Jésus fait-il la vérité pour lui-même ? Il prend une parabole, celle du grain de blé. Pour être fidèle à sa vocation, il a le choix : être moulu ou mourir ! La vocation du blé n’est pas d’être monté en bijou, ni d’être entassé dans des greniers. Elle est de nourrir l’humanité. Pour cela, il y faut le travail de l’homme, du meunier et du boulanger. Elle est aussi de se multiplier, mais c’est au prix de sa propre mort. Pour Jésus, la mort n’est pas une fatalité ni une condamnation, elle est un don, le don qu’il fait de sa propre vie.

Et pour l’Eglise ? Nous avons vu comment le courant majoritaire a défendu l’identité d’Israël, interdit les mariages mixtes, organisé la séparation d’avec les païens… Les minoritaires, qu’on appelle de nos jours le courant apocalyptique, ont accueilli la crise, sans se raidir. Je crois qu’on pourrait parler d’une grossesse. Il y a de la vie, mais on n’en connaît pas encore le sexe, ni la date de l’accouchement. Il importe de la nourrir, de la protéger, de l’espérer.

Et nous ? Comment vivons-nous la crise ? Comme une catastrophe ? les derniers des mohicans ? après nous le déluge ? Ou en affrontant la réalité, en nous séparant du monde dans un reflexe identitaire ? Ou en ouvrant les bras, en acceptant d’être crucifié avec lui, par lui et en lui ?

Et la Parole de Dieu ? Est-elle centrale dans notre vie ? Si oui, quel rôle a-t-elle ? Nous sert-elle de carapace, comme pour la tortue qui s’y réfugie, au moindre danger ? Ou de colonne vertébrale, pour nous tenir debout et pour ouvrir les bras ?
 


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