Homélie             

                                                                                                                                                                                                                                                            

4e dim du T.O. (B)

Marc 1, 21-28

Père François BOËDEC, jésuite 

 dimanche 29 janvier 2012

 

Frères et sœurs,

            Cette synagogue de Capharnaüm, le jour du sabbat, est visiblement le lieu de toutes les rumeurs, des interrogations que l’on murmure à mi-voix, et des interpellations fortes. Mais qui est cet homme qui parle  avec tant d’autorité ? Que nous veut-il ? Que veut-il nous dire ? Jésus dérange. Il dérange en bousculant les manières d’être et de faire, les codes convenus et habituels. Il parle différemment, et cette parole éveille autant qu’elle provoque, intéresse autant qu’elle fait peur. Elle fait peur parce qu’elle remet chacun devant ce qui est essentiel, dans ce qui touche l’essence même de la religion bien sûr, mais plus largement notre rapport à la vie.

« Jésus enseigne en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes », nous dit l’évangile. Ce mot d’autorité ne signifie pas d’abord pouvoir mais liberté. Si Jésus n’enseigne pas comme les scribes, qui se réfèrent toujours à des autorités reconnues, c’est qu’avec lui commence quelque chose de nouveau. Jésus parle en son nom propre. Il ne se réfère à l’Ecriture qu’il connaît si bien et qu’il met en pratique, que pour montrer que c’est elle qui, tout entière, se réfère à lui. Il est lui-même la Parole qui fonde depuis l’origine tout ce qui existe. Parole du commencement qui surgit toute neuve pour une recréation, un nouveau départ, une redécouverte de ce qui, depuis toujours, est au cœur de l’expérience de Dieu, c’est-à-dire la vérité et la liberté qu’il vient apporter au monde. Cette Parole, que les Israélites avaient peur d’entendre, comme nous l’a dit la première Lecture, il va jusqu’à l’accomplir, lui, le « nouveau Moïse ». Mais nous savons que les disciples mettront du temps pour comprendre qu’il est cette Parole, devenue personne humaine vivante.

            N’en est-il pas souvent de même pour nous frères et sœurs ? N’y a-t-il pas en nous quelque chose qui se trouble, se rétracte quand nous visite le Christ, quand, d’une manière ou d’une autre, nous atteint cette Parole ? Comme si une part de nous-mêmes se mettait en posture de défense. L’accueil de la Parole de Dieu, de la nouveauté et des changements qu’elle entraîne ne se fait pas facilement. Nous sentons bien que cette Parole de Dieu nous remue, qu’elle ne nous laisse pas tranquilles, sans que nous soyons pour autant vraiment prêts aux remises en cause auxquelles elle invite dans les différents secteurs de notre existence. Qu’est-ce que la Parole de Dieu, parfois difficile à entendre, vient réveiller en nous ? Vient appeler à la vie, par la lumière qu’elle apporte ?

Et ce qui travaille nos terres intérieures travaille aussi le corps social, nos sociétés, notre humanité, sans cesse en « travail d’enfantement » comme le dit l’apôtre Paul. Les discours qui disqualifient Dieu, et veulent le mettre hors champ, le discrédit a priori de toute parole chrétienne, forcément ringarde, dépassée, sans intérêt, voire aliénatrice, continuent d’être bien portés. Mais ils n’arrivent pas à cacher l’attente profonde d’une société désorientée qui cherche une parole qui fasse sens au-delà des simples logiques gestionnaires et marchandes.

Alors quel est celui qui vient nous sortir de nos logiques stériles et mortifères ?  Dans la scène évangélique, un « homme tourmenté par un esprit mauvais » nous le révèle. Est-ce si étonnant ? Le mal qu’il y a dans l’homme est le premier à prendre conscience de la visite de celui qui vient le débouter. Jésus impose le silence à cette parole-là car c’est une parole qui, à la fois, reconnaît l’autorité du Christ (« Tu es le saint de Dieu ») et l’accuse de « venir pour perdre ». C’est au fond la même accusation que dans le récit de la Genèse (Genèse 3, 4-5) où le serpent introduit le doute sur le don de Dieu, sur son projet : Dieu ne serait-il pas en fait malveillant, ennemi jaloux du bonheur de l’homme ? Jésus coupe la parole à cette tentation, à ce mensonge, et libère l’homme de ses démons. Il ne reste plus dès lors que la parole créatrice, celle qui met l’homme debout.

Ce possédé - nous le savons bien - représente toute l’humanité. Car il y a en nous de la résistance à la libération. En fait, bien souvent, nous tenons à nos démons. Et mourir à nous-mêmes, - puisque c’est de cela dont il s’agit - n’est pas si facile. C’est que la voix créatrice fait mourir quelque chose en nous : notre amoureux vertige du néant, notre stérile amour de nous-mêmes et d’une illusoire toute puissance. D’où cette opposition farouche à cette parole qui dénonce toute cohabitation, toute connivence avec le mal.

Nous savons jusqu’où ira cette opposition. D’abord le rejet, enfin le meurtre. Oui, le combat pascal est engagé. Et l’expulsion du démon que l’évangéliste Marc nous raconte est une allusion à ce qui se produira à la Pâque, quand Jésus surmontera la violence en refusant de la partager. Le maître plein d’autorité se fait alors serviteur. A la croix, Jésus prend la place du démon que l’on expulse. Il occupe la place que notre mal occupait.

C’est à ce combat pascal que nous participons frères et sœurs. D’abord parce qu’il s’agit bien du combat de notre propre vie, et que nous sommes donc concernés au premier rang, que nous le voulions ou pas. Ensuite parce que le Christ nous invite à être ses disciples, c’est-à-dire, qu’il désire nous associer à son action pour faire gagner la vie, en mettant nos pas dans ses pas. Comment cela peut-il se vivre, et se dire au monde ? Il y a sans doute de multiples manières qui demandent intelligence de situation et respect des personnes. Mais on peut peut-être repérer quelques attitudes dont nous avons tant besoin aujourd’hui, nous et notre monde, qui dérangent parfois mais rejoignent tant le projet de Dieu : par exemple, le partage plus fort que la possession, le désir de fidélité plus fort que le désir de tout essayer et de tout vouloir, la liberté de conscience plus forte que l’embrigadement idéologique, l’écoute intérieure plus forte que la cacophonie du monde, la solidarité plus forte que la solitude, le temps de la parole et de la communication plus forte que l’indifférence, le pardon et le respect de la vie plus forts que la haine et la mort… Chacun d’entre nous pourra sûrement ajouter telle ou telle attitude de vérité et de liberté, marquées de l’empreinte divine, qui manifeste aussi le commencement de notre vraie présence aux autres, une présence qui ne se préoccupe pas d’elle-même. 

C’est ainsi - et par d’autres attentions encore - que l’on chasse les esprits mauvais. Que l’on peut mettre fin aux tumultes et aux agitations, celles de nos cœurs, et celles de nos sociétés. Fin des peurs aussi, celles qui paralysent et empêchent d’envisager un avenir. « Es-tu venu pour nous perdre ? » demandent nos démons. Ne nous laissons pas contaminer par cette peur, frères et sœurs. Et choisissons résolument celui qui conduit ce monde à la vie.

  © Compagnie de Jésus