Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Homélie             

                                                                                               

4ème dimanche de Carême - Année C        

Luc 15, 1-32

Père Michel Farin, jésuite   

 dimanche 14 mars 2010

                                         

Un homme avait deux fils. La Parole de Dieu qui nous est adressée par Jésus dans cette parabole, est exprimée à travers un récit qui se joue entre trois personnes, comme elle est en jeu le plus souvent dans l'Evangile selon St Luc, entre Jésus et deux interlocuteurs. Ici Jésus se trouve entre le publicain qui vient à lui, et le pharisien qui récrimine contre lui, comme ailleurs Jésus est entre la pécheresse et Simon le pharisien, entre Marthe et Marie, entre la femme de l'onction à Béthanie et Judas scandalisée, et finalement entre les deux larrons sur la croix.

Dans tous les cas, la Parole de Jésus témoigne de la présence mystérieuse d'un Père, son Père, qui, à travers lui, s'adresse à ses interlocuteurs comme étant aussi leur Père, le Père de ses frères, notre Père. Dans la parabole que nous venons d'entendre Jésus donne de ce mystère une interprétation lumineuse.

Cette présence de Dieu qui se révèle en son Fils Jésus, fait bon accueil à l'homme prêcheur, et va même jusqu'à partager avec lui son repas, ce qui signifie une communion avec lui. Mais alors cet accueil provoque aussitôt la récrimination violente de celui qui juge le pécheur comme n'étant pas lui, comme étant ce qu'il n'est pas, comme n'étant pas son frère. Comment appeler alors à une reconnaissance du Père qui soit en même temps une reconnaissance du frère, au delà de tout jugement, sans pour autant tomber dans une confusion perverse où les frères ne se reconnaîtraient plus que comme des complices, perdus là où il n'y aurait plus de loi, là où il n'y a plus de Père.

Si cette parabole nous bouleverse ce n'est pas pour nous inviter à partager l'ivresse confuse d'une orgie finale autour d'un veau gras, à l'image de ce que fut l'ancienne orgie autour d'un veau d'or.

Dieu, avec Moïse, a distingué Israël, son fils, de l'Egypte et de son idolâtrie pharaonique. Dieu, en Jésus-Christ, son Fils, n'entend pas revenir sur cette distinction. Celle-ci est clairement rappelée dans notre parabole, par l'écart qui s'est creusé entre les deux fils. L'un ayant manifesté ouvertement que son père n'existait plus pour lui en réclamant sa part d'héritage. l'autre ne transgressant aucun des ordres paternels. L'un s'étant livré au désordre de l'idolâtrie, dépensant son bien avec des filles, allusion à la prostitution, figure traditionnelle de l'idolâtrie. L'autre, un peu coincé, qui n'a pas osé faire la fête chez lui avec ses amis. Et pour finir, l'un mourant de faim dans un pays lointain et étranger où il n'y a plus personne de présent pour lui. L'autre, resté sagement à la maison. ils ne peuvent être plus loin l'un de l'autre, perdus l'un pour l'autre.

Que peut-il alors se passer pour qu'ils se reconnaissent à nouveau comme frères? L'un comme l'autre vont avoir à "réaliser" qu'ils n'ont pas cessé d'être fils pour un Père qui les attend.

L'un, le cadet, nous dit la parabole, va devoir pour cela, commencer par reconnaître qu'il meurt de faim, devenu étranger à toute humanité, dans un monde sans pitié, contrairement à ce qui se passe chez son Père pour le moindre de ses serviteurs. On entend dire souvent que le motif qui le fait revenir vers son Père n'est pas très brillant: c'est la faim. C'est ne pas voir que la reconnaissance de son état implique, pour ce fils perdu, le renoncement à revendiquer tout droit vis à vis de ce père vers lequel il se retourne: "Je ne mérite plus d'être appelé ton fils. Traite-moi comme l'un de tes serviteurs". Nous savons tous combien ce retournement est une épreuve. Il demande le sacrifice de tout amour-propre. Et combien de fois n'avons-nous pas préféré nous dire, au cœur de la famine "Non, non, ca va, je n'ai pas faim!" L'amour propre étant sauf au fond du désespoir.

L'autre, le fils aîné, celui qui est en règle vis à vis de son Père, va avoir à réaliser que, lui aussi, est perdu, sans même le savoir, dans la terrible satisfaction d'amour propre d'être en règle, de ne rien devoir à son Père, dans un service sans joie, sans reconnaissance gratuite d'un amour où "tout ce qui est à moi est à toi, tout ce qui est à toi est à moi", comme s'est écrié Jésus priant son Père au seuil de sa Passion.

Pour que cet aîné sorte de sa colère jalouse qui l'empêche d'entrer dans la joie de son Père, c'est-à-dire d'être fils et de retrouver son frère, le Père lui-même est sorti de chez lui pour l'appeler en lui confiant sa joie: " Il fallait bien se réjouir et festoyer. Ton frère était perdu, il est retrouvé. Il était mort, il est revenu à la vie".

Le Père sort de lui-même, saisi de pitié pour son fils aîné perdu dans sa colère "légale", comme il était sorti, sans doute tous les jours, pour attendre son fils cadet perdu dans l'idolâtrie, pour pouvoir le voir revenir de loin et courir se jeter dans ses bras.

Cette sortie du Père, saisi de pitié, c'est l'initiative du Père dans le pardon du fils. Cette initiative de la miséricorde fraternelle, ne fait, au fond, que renvoyer à nouveau à cette sortie de lui-même de Celui qui ne donne la vie qu'en donnant sa propre vie. Cette ouverture du cœur qui fait un père, en Dieu, ne peut jamais se refermer.

Cette parabole nous appelle donc à entrer dans ce grand mystère de la pitié créatrice qui est au cœur de Dieu, entre Père et Fils, mystère dont Jésus témoignera jusqu'à sa mort et sa résurrection. Cet appel est repris par St Paul quand il s'écrie dans le deuxième épître aux Corinthiens que nous venons d'entendre: "Laissons-vous réconcilier avec Dieu!" Etonnante parole qui ne commande qu'une chose: s'abandonner à l'initiative absolue de Dieu qui ne peut qu'avoir pitié de son fils, celui à qui Il donne sa propre vie.

Dans cet abandon se réalise alors pour nous une double merveille de Dieu. Nous sommes délivrés de notre jugement propre sur nous-mêmes, qui nous enferme dans un cercle infernal où le pharisien qui est en nous dénonce sans cesse le publicain que nous sommes aussi; dans une alternance mortelle entre effort pour être en règle et retour irrépressible du désordre. C'est seulement en nous tournant vers la pitié du Père que nous nous retrouvons fils, ce que nous n'avions cessé d'être pour Lui. Et en même temps, nous sommes délivrés de notre jugement propre sur les autres. Confiant, dans la pitié du Père, nous les retrouvons comme frères, partageant la joie du Père dans ce banquet où le veau gras du pardon n'est plus le veau d'or de l'idolâtrie.

Laissons-nous réconcilier avec Dieu.

© Compagnie de Jésus