Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


Homélie             

                                                                                             

Quatrième dimanche de Pâques (A)                                                                                                   13 avril 2008

Père Laurent Basanese, jésuite ( Première messe)

Actes 2, 14… 41 – Psaume 22 – 1Pierre 2, 20-25 – Jean 10, 1-10

En entendant un tel Evangile, il y a de quoi être surpris. A-t-on jamais entendu un homme déclarer : « je suis la porte » (« Moi, je suis la porte »), ou encore : « Je suis venu pour que les hommes aient la vie, pour qu’ils l’aient en abondance » ? Généralement, les hommes ne savent pas bien pourquoi ils sont sur cette terre, ils ne se considèrent souvent pas investis d’une mission particulière, mais essaient de passer les quelques dizaines d’années de leur vie le mieux possible, dans la discrétion, et en « en profitant », comme on dit. Le contraire serait même suspect, et cacherait bien mal un désir de pouvoir ou une ambition politico-religieuse extravagants. Nous pourrions donc facilement ici taxer Jésus d’orgueil démesuré et nous serions tenter de Lui rétorquer : « Mais nous la voulons la vie, donne-nous la vie ! Toi qui affirmes être "la porte", fais-nous donc entrer par cette porte et conduis-nous sur ces verts pâturages afin que nous nous reposions de la vie épuisante que nous menons ! »… revendication qui – si l’on n’y prête gare – ressemblerait fort à celle des passants qui se moquaient du Christ au moment de sa crucifixion, en disant : « Si tu es le Fils de Dieu, descends de la Croix, sauve-toi toi-même, et nous avec ! »

Non seulement nous prendrions Jésus en flagrant délit d’affirmation présomptueuse, mais ce qui est le plus grave – entendons-nous dire – c’est que de telles pages d’Evangile se réfléchissent sur l’Eglise et justifient toutes les prétentions exorbitantes du christianisme : « Hors de l’Eglise, point de salut », maxime qu’il ne convient plus de prononcer sous peine d’être accusé de sectarisme ; et on lui préfère alors : « Le Christ, unique médiateur », ce qui ne fait que déplacer le problème, ou plutôt le recentrer. Car que fait-on des autres religions et de la quête spirituelle, existentielle, légitime de chaque personne ? Dans l’incertitude d’une réponse correcte, nombreux sont ceux qui préfèrent proclamer : « A chacun sa voie ! A chacun son chemin qui le conduira au sommet de la montagne avec Dieu (s’Il existe), où nous nous retrouverons tous ensemble après une joyeuse ascension solitaire » : tel serait plutôt l’adage des temps modernes…

Mais quiconque pratique quelque peu la randonnée en montagne sait qu’il est difficile d’atteindre le sommet (surtout seul), et que rares sont les chemins qui y mènent. Il est en revanche facile de se perdre, de se blesser – comme une brebis – voire de faire des rencontres malheureuses, d’être mal guidé, mal orienté, ou pire de perdre la vie. Beaucoup ne parviennent pas au sommet. Beaucoup empruntent des chemins qui les reconduisent dans la vallée, ou au point de départ… Et on se dit : « Quel temps perdu ! et après tant d’efforts… Plus jamais je ne me ferai avoir… » Et on abandonne pour longtemps l’ascension de la montagne, parce qu’on n’a pas trouvé de bon guide, ou parce qu’on ne veut plus faire confiance, même à celui qui connaît la route. Et on reste au point mort, balloté par les vents de la vallée…

Le Christ nous dit ici qu’Il est la porte, « la porte des brebis. » Contrairement à ce qu’un homme de la ville peut imaginer, une brebis, c’est loin d’être stupide. Allez faire un tour à la campagne (à la montagne), là où il y a encore des troupeaux, essayez d’appeler une brebis pour qu’elle vous suive, ça ne marchera pas… Pourquoi ? Parce qu’une brebis est habituée à la voix de son pasteur, parce que le berger était là au moment de sa naissance : il l’a nourrie, il l’a soignée lorsqu’elle était blessée, il l’a conduite sur des pâturages et elle sait qu’ils ne sont pas empoisonnés ; elle a donc confiance et elle sait, par expérience, que son berger n’est pas un menteur, ni un voleur, ni un bandit.

Il en est de même avec le Christ : avec Lui, il ne s’agit pas d’abord d’adhérer à un système, une « religion comme les autres » avec ses rites et ses lois (ce qu’il faut faire, ce qu’il ne faut pas faire), il s’agit de confiance (i.e. de foi), et d’expérience. Bref, il s’agit de vie. Vous cherchez la vie, la vie « en abondance » ? Détournez-vous d’abord de cette génération égarée, nous dit saint Pierre dans la 1ère lecture ; cessez de faire le mal, ne vous laissez plus séduire par les gyrophares des illusions que propose le monde. Et ne craignez pas de plonger dans une vie nouvelle, de recommencer, en vivant du baptême qui est traversée victorieuse de toute épreuve, la mort comprise. Celui en qui vous mettez votre confiance n’est pas comme les autres pasteurs : on n’a jamais vu un berger se sacrifier pour sauver une brebis en danger de mort ; on n’a jamais entendu parler de quelqu’un qui porte pour nous nos péchés « afin – comme le dit saint Paul – que nous puissions mourir à nos péchés et vivre dans la justice » ; on n’a jamais rencontré un pasteur blessé qui nous guérit par ses propres blessures.

l est pourtant toujours possible de faire l’expérience de la réalité des paroles du Christ : il suffit d’écouter sa voix qui appelle et résonne au cœur de chaque homme ; c’est une voix bien différente de celles qui nous paralysent en voulant nous faire croire qu’il est vain de partir à la recherche de la Source de la vie. Il suffit d’écouter sa voix et de se mettre, humblement mais courageusement, à son école. Il n’est jamais trop tard pour reprendre la route. C’est la prière que nous formulons pour chacun d’entre nous.
 


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