Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Homélie             

                                                                                               

5ème dimanche de Carême - Année C        

Jean 8, 1-11

Père Laurent Basanese, jésuite   

 dimanche 21 mars 2010

             Frères et sœurs, il y a des moments dans la vie où il faut « tourner la page », et spécialement dans la vie chrétienne : « Ne vous souvenez plus d’autrefois, ne songez plus au passé. Voici que je fais un monde nouveau », déclare le Seigneur par la bouche d’Isaïe. Et le temps du Carême se présente comme une longue exhortation à changer de vie (c’est cela se convertir), à ne pas ressasser les mêmes histoires qui refont toujours surface dans notre psychologie et qui datent de 10, 20 ou 50 ans. Car une nouvelle création se prépare où les fleuves et les déserts seront bouleversés, où même les bêtes sauvages rendront gloire à Dieu, comme nous l’avons entendu dans la 1re lecture. Alors mieux vaut se préparer dès maintenant à cet autre monde qui s’approche et à sa loi de charité, ne perdons pas notre temps, ne nous contentons pas d’écouter simplement ces exhortations de la parole de Dieu, mais mettons-la en pratique ! Sinon, en quoi nous distinguerions-nous de ceux qui ne croient pas, ou qui suivent d’autres lois que la loi évangélique ?

Evidemment, cette loi évangélique, paraît-il, serait impraticable : il serait impossible d’aimer ses ennemis, de pardonner vraiment et de changer foncièrement. On lui préfère souvent la loi du talion (œil pour œil, dent pour dent) : tu m’as fait ça, et bien moi je te le rends : une justice simple, élémentaire qui, outre le mérite qu’elle aurait d’assouvir un minimum de pulsions vengeresses, rétablirait la paix dans la communauté. Pas de paix sans justice ! Le coupable doit payer ! Et cela, bien sûr, peut aller jusqu’à la peine de mort, quand le crime est jugé particulièrement odieux, comme l’adultère pour la loi de Moïse, peine reprise aussi dans la loi coranique. Il faut savoir qu’aujourd’hui, dans certains pays, la lapidation de la femme pour cause d’adultère est chose légale et courante : elle est même orchestrée officiellement, à l’issue de la prière du vendredi, et n’importe quel fidèle peut – et parfois doit – y participer en toute bonne conscience s’il veut manifester son zèle, et cela avec la bénédiction des autorités civiles et religieuses qui assument pleinement ces actes.

Le Christ nous indique une autre voie possible et même plus juste que la loi de Moïse : la voie du pardon, non pas seulement pour des faits commis il y a 10, 20 ou 50 ans, mais aussi pour des « flagrants délits » : on lui amène « une femme qu’on avait surprise en train de commettre l’adultère. » Cette autre voie est possible car oui, il n’est de notre capacité de dire comme Jésus : « Je ne te condamne pas », on tourne la page, comme on le voit dans cet Evangile qui n’est pas une parabole. Et que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ! Peut-être n’as-tu jamais commis d’adultère, mais peut-être as-tu commis un autre crime (caché, connu de Dieu seul) : si tu lui jettes la pierre, c’est toi-même que tu lapides ! On constate ainsi que la voie du Christ est également plus juste que la loi de Moïse, car alors – à moins de légitimer un système hypocrite où les soi-disant irréprochables se débarrassent physiquement du pécheur – on aboutit à la destruction de la société…

On peut, certes, toujours en rester à la loi de Moïse, jouer jusqu’à la fin de ses jours à cache-cache avec les gardiens de la loi dans un épuisant « pas vu, pas pris », mais nous avons été avertis au cours du Sermon sur la montagne : « Je vous le dis, déclare le Christ : si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux », c.à-d. que si vous n’allez pas au-delà de la simple rétribution élémentaire (au centime près !…), vous ne connaîtrez pas l’amour, qui est l’unique loi qui régit le Royaume à venir. Or l’homme est fait pour cette vie-là : tous nos fibres le désirent ! Nous sommes faits pour aimer, pour donner, pour par-donner, pour nous donner ! Bien sûr, nous voulons que justice soit rendue, que la paix soit rétablie, la réparation – si elle possible – dûment accomplie… Mais en tout cela, demeurons raisonnable, ne retombons pas, nous Chrétiens, sous le régime de l’ancienne loi. Car s’il est vrai qu’il n’y a pas de blessure guérie ni de paix sans justice, il n’y a pas non plus de véritable justice sans pardon.

Frères et sœurs, nous ne sommes pas condamnés à lyncher nos frères ou à être lynchés ; nous ne sommes pas condamnés à haïr notre ennemi, à pardonner à moitié ou à ne jamais changer : il est possible de vivre autrement, en suivant et en imitant le Christ ! C’est la loi de Moïse qui est impraticable, comme en a douloureusement pris conscience l’apôtre Paul, peut-être après la lapidation d’Etienne : « cette justice ne vient pas de moi-même, dit-il, – c’est à dire de mon obéissance à la loi de Moïse – mais de la foi au Christ. » La loi de Moïse nous a été donnée pour signaler que nous sommes tous pécheurs, non pas pour nous accuser. Il s’agit de se débarrasser, non pas du pécheur en l’engloutissant sous des caillous ou dans la mer rouge comme autrefois, mais du péché, ainsi que toute la vie de Jésus nous y appelle : « Va, et désormais ne pèche plus » ! Et bien, puissions-nous, frères bien-aimés, à l’approche des fêtes pascales, grandir en humanité, être davantage des hommes et des femmes capables de pardonner et de recevoir le pardon. Nous le pourrons, si nous gardons le regard fixé sur le Christ, lui qui nous a « saisi » le jour de notre baptême. Considérons tout le reste comme des « balayures », et attachons-nous plutôt à le connaître, lui, « d’éprouver la puissance de sa résurrection et de communier aux souffrances de sa passion, en reproduisant en [nous] sa mort, dans l’espoir de parvenir, [nous] aussi, à ressusciter d’entre les morts. » Amen.

 

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