Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 

Homélie             

                                                                                               

6ème dimanche ordinaire - Année C   

Luc 6, 17.20-26

Père Jean-Paul Mensior, jésuite   

 dimanche 14 février 2010

Si cette grande litanie du bonheur continue à nous toucher, c’est qu’il suffit d’ouvrir les yeux pour voir qu’elles parlent pour aujourd’hui, bien qu’elles aient été prononcées il y a plus de deux mille ans. Aujourd’hui comme hier, que de larmes à essuyer, que de faims et de soifs à apaiser : faim et soif de pain, de justice, de pardon, d’amour.

Nous savons que ces Béatitudes ont donné lieu à des contresens graves, et qu’au nom des paroles  de Jésus on a pu cautionner des situations d’injustice, et sacraliser la misère. Or Jésus ne dit pas que la pauvreté, la faim et les larmes soient bienheureuses. Il proclame bienheureuses les larmes qu’il vient lui-même essuyer, les faims et les soifs qu’il vient combler. Si les pauvres sont bienheureux, c’est parce que, leur dit Jésus, leur cri a été entendu, qu’en sa personne une réponse leur parvient, et qu’enfin Dieu va reconnaître les siens. La bonne  nouvelle, c’est donc que les malheureux voient s’ouvrir, dans leur vie éprouvée, un chemin de bonheur.

C’est pourquoi Jésus seul peut prononcer de telles paroles. De fait, dès qu’il commence à agir, c’est vers les pauvres qu’il se tourne avec prédilection : les pauvres de réputation,  les pécheurs publics, prostituées et publicains, les femmes, si facilement méprisées. Et puis, comme le roi de la parabole, il fait entrer dans la salle du festin les plus pauvres parmi les pauvres : les étrangers, les métèques, les solitaires, les humiliés, tous les estropiés de la vie, qu’on est allé chercher en hâte au coin des rues.

En agissant ainsi Jésus esquisse ici le portrait de celui qui veut être son disciple ; portrait où on peut lire en filigrane le visage de Jésus lui-même. Car il est en perfection l’homme des Béatitudes .

C’est lui, le pauvre en esprit qui ne retient  même pas « le rang qui l’égalait à Dieu », pas plus qu’il ne retient pour lui ceux qu’il séduit, mais qu’il conduit vers le Père.  C’est lui, l’homme doux qui a renoncé à ses droits, qui n’éteint pas la mèche qui fume encore, et qui nous dit que le fardeau est léger pour qui marche avec lui. Persécuté pour la justice il l’a été, et jusqu’à la mort. Il est ce miséricordieux qui n’a eu que des paroles de pardon pour ceux qui le mettaient à mort. Enfin il est par excellence l’artisan de paix puisque,  par le sang de sa croix, il nous réconcilie avec nous-mêmes, avec nos frères et avec Dieu.

Ces Béatitudes, Jésus peut lui seul les annoncer en vérité, puisque il les accomplit. Mais son Église, mais nous, aujourd’hui ? Après vingt siècles de christianisme, les pauvres, les affamés de pain, de justice et d’amour sont-ils mieux entendus? Est-ce que nous sommes prêts, sans nous lasser, à prêter nos voix aux sans-voix ? Est-ce que nous sommes prêts à entendre et à aider ceux et qui sont atteints dans leur chair et dans leur cœur par notre société de violence et de concurrence ?

         Oui, les Béatitudes nous rejoignent aujourd’hui, et nous en avons la garde. Quand Jésus les prononçait, il guérissait, il libérait, il remettait des hommes et des femmes debout.  C’est à nous de découvrir ce que veut dire pour aujourd’hui essuyer des larmes, apaiser des faims et des soifs de pain, de justice et d’amour. Car nous ne serons crédibles, en redisant de telles paroles, que si notre charité se fait assez réelle, assez inventive pour que ces Béatitudes ne soient pas seulement un rêve utopique qui éveille des espoirs sans lendemain. Ces paroles dessinent un programme. Il dépend de nous, qu’elles soient une promesse tenue.