Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


 

 

 

6° dimanche C

 

Jérémie  17, 5-8

Psaume 1

1 Corinthiens 15, 12-20

Luc 6, 17...26

 

 

 6ème dimanche C

 Père Jean-Marc Furnon,  jésuite

 

LA PAUVRETE EST UN MALHEUR

            La pauvreté et la faim sont un malheur. Un malheur dont Dieu nous libère. En témoigne la promesse que nous entendons dans la louange de la Vierge Marie en son Magnificat : « il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles, il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides ». En témoigne l’histoire de l’homme riche et du pauvre Lazare racontée par Jésus : le pauvre Lazare gisait à la porte de l’homme riche, couvert d’ulcères et il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche. Un jour, après leur mort, tout sera renversé. En témoigne l’invitation de Jésus : « Donnez gratuitement ce que vous avez reçu gratuitement ». Etre riche n’est pas une faute, c’est une chance parce qu’on y est en grande partie pour rien, on peut invoquer le sérieux de l’investissement personnel mais bien des paysans indiens travaillent beaucoup pour une rentabilité très faible ; c’est aussi une responsabilité. Jésus, à la suite des prophètes, appelle à partager avec ceux qui n’ont pas. Ceux qui sont en panne sont, pour nous, un appel à partager, comme l’homme blessé au bord de la route était un appel pour le commerçant samaritain qui passait par là. « Tout ce qui n’est pas donné est perdu » nous rappelle le Père Ceyrac après 65 ans en Inde.

            Quand Jésus dit « Heureux vous les pauvres », Jésus n’exalte pas la pauvreté des orphelins, ni des personnes sans domicile fixe, ni de ceux qui sont affamés au sud Soudan. La terre appartient à tous. Tous sont, pour Dieu, héritiers des biens de la terre. C’est ce que dans la doctrine sociale de l’Eglise on appelle « la destination universelle des biens ». Tous ceux qui vivent sur cette terre sont appelés à partager ce qu’ils ont comme des frères autour de la table d’un même Père. Ce que nous vivons dans l’eucharistie nous révèle ce que nous avons à vivre sur la terre des hommes. A cause de l’amour du Père, tous les hommes sont frères et ont part à la même table. C’est en ce sens que l’eucharistie est prophétique : ce que nous vivons ici le dimanche dans l’eucharistie nous enseigne ce que nous sommes appelés à vivre sur la terre des hommes les autres jours.

HEUREUX VOUS LES PAUVRES

            Regardant alors ses disciples, Jésus dit : « Heureux vous les pauvres ». L’évangile d’aujourd’hui nous dit que Jésus regarde « ses » disciples – « il y avait là un grand nombre de ses disciples » . C’est aux disciples que Jésus dit : « Heureux vous les pauvres ». Bien sûr la foule entend mais c’est d’abord aux disciples que Jésus révèle quelque chose.

            Heureux « vous » les pauvres. Les disciples ont quitté leur travail, c’était l’évangile de dimanche dernier. Simon-Pierre, Jacques et Jean. « Alors ramenant leurs barques à terre et laissant tout ils le suivirent ». Eux, les pêcheurs du lac, n’ont plus de gagne pain. Sur les routes de Palestine ils partagent la même vie que Jésus, ils n’ont même pas où reposer la tête. Ils partagent avec Jésus une condition de vie précaire. Précarité matérielle et précarité sociale à cause de Lui. De plus Jésus leur dira : « N’emportez pas de bourse, pas de besace. » La pêche miraculeuse, alors qu’ils n’avaient rien pris, leur a été donnée comme une promesse fabuleuse au jour de leur appel au bord du lac : confiance, le Père des cieux veille sur vous !

            Heureux vous les pauvres. Non pas « les pauvres » en général mais « vous», vous mes disciples, vous qui avez fait un choix à cause du Royaume, vous qui êtes méprisés aujourd’hui à cause du Fils de l’homme. Heureux êtes vous ! Parce qu’avec moi vous attendez tout de Dieu. C’est ce qu’annonce le prophète Jérémie dans la première lecture : Béni soit l’homme qui met sa confiance dans le Seigneur.

            Jésus ne béatifie pas la pauvreté en soi, il parle à ceux qui ont choisi le risque de la précarité à cause de son appel. Il met des mots sur leur expérience. Il leur révèle leur avenir : vous serez rassasiés, vous rirez ; ce jour là vous vous réjouirez, vous bondirez de joie ! Ce sera comme la pêche miraculeuse, comme la multiplication des pains, comme le bon vin à Cana.

MAIS MALHEUREUX VOUS LES RICHES

            « Mais malheureux vous les riches ». Comme une manière de dire : Hélas pour vous les riches ! Ces mots ne sont pas une malédiction dans la bouche de Jésus, ils ne sont pas vindicatifs, il ne s’agit pas d’une condamnation de sa part. Ces mots témoignent d’une lamentation, d’une compassion, d’une souffrance. Comme un père dirait à son fils qui vient juste de réussir son permis de conduire et qui a eu un accident où il a tué quelqu’un : « Ô malheureux ! ». Comme un ami qui verrait son ami aller droit dans le mur dans sa vie familiale ou conjugale : « Ô malheureux ! ». C’est une parole éprouvante à entendre, c’est aussi une parole difficile à dire, parce qu’elle révèle, brutalement, la vérité cachée d’une vie et qu’elle en indique le terme : vous pleurerez.

            Etre riche est une responsabilité. Mais ce peut être aussi l’occasion d’un malheur à cause de la tentation. Ignace de Loyola dans les exercices spirituels rappelle à celui qui cherche à se convertir que la tentation commence par la convoitise des richesses puis elle entraîne au vain honneur mondain et, enfin, à un orgueil immense.

            Pour Jésus c’est maintenant le moment de la conversion, c’est maintenant l’heure de l’accueil du Royaume dans une vie. Pas demain. La Parole de Dieu nous parle ici et maintenant. A chacun de l’accueillir pour la croire et en vivre. Chacun de nous, disciple de Jésus, est appelé à accueillir la parole « Heureux vous les pauvres » comme une bénédiction, comme la terre accueille une douce pluie, comme un baume sur le corps, cette parole de Jésus qui nous parle à nous ses disciples. Peut-être pouvons-nous entendre l’interpellation de Jésus « Malheureux vous les riches » dans un lieu où nous pouvons être tentés ? Nous pouvons aussi laisser monter en nous la compassion et la prière pour l’un de nos amis qui nous semble aller droit dans le mur. Que chacun se laisse conduire par l’Esprit, maintenant.