Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


                                                                                                               

Sixième dimanche C                                                                                                       dimanche 11 février 2007

Père Dominique Salin,  jésuite

Luc 6, 20-26

           Avec l’histoire du Bon Samaritain, cette page est sans doute la plus célèbre de l’évangile. C’est aussi la plus scandaleuse :

 « Heureux, vous qui pleurez » : qui d’entre nous pourrait dire cela à une mère qui vient de perdre son enfant ?

Lequel d’entre nous pourrait traverser les bidonvilles ou les rassemblements de déportés qui constellent notre planète, en répétant ces paroles de Jésus ?

Et pourtant, cela est écrit ! Et c’est présenté comme une bonne nouvelle !

Lorsque nous pensons aux effroyables situations d’injustice qui ont été cautionnées, jusque dans un passé récent, en Amérique latine comme naguère dans l’Europe de la révolution industrielle, par des prédications mielleuses sur ces paroles inouïes ; lorsque nous pensons à tous ces pauvres qui allaient encore à la messe, et à qui les prêtres prêchaient la résignation en leur répétant, sans y mettre malice : « Heureux êtes-vous, vous qui souffrez dans cette vallée de larmes, car, après votre mort, vous serez d’autant plus heureux… », comment ne pas être mal à l’aise ?

Et comment ne pas comprendre la révolte, le scandale de Nietzsche ou d’Albert Camus devant une religion qui semble consacrer la souffrance et, au nom d’un fantasme consolateur, prêcher la soumission, l’abdication devant le mal qui ronge l’humanité ?

 

          Ce scandale, ou du moins cette incompréhension, furent longtemps les miens, en tout cas. Attiré à la vie religieuse par d’autres paroles de l’évangile, par d’autres aspects du christianisme, je ruminais ces Béatitudes, pendant ma première année de noviciat, sans parvenir à bien les justifier dans mon esprit.

Jusqu’au jour où je fis une rencontre qui a jeté pour moi un jour définitif sur ces paroles brûlantes.

Pendant mon noviciat (j’avais alors dix-neuf ans), j’accomplissais, comme c’est la coutume chez les jésuites, un stage de six semaines comme garçon de salle dans un hôpital – en l’occurrence un hôpital un peu particulier, puisqu’il s’agissait de l’hôpital de la Grotte, à Lourdes. De trois jours en trois jours, s’y succédaient les malades venus en pèlerinage de tous les pays du monde, avec leurs médecins et leurs infirmières.

Ce jour-là, pendant un temps de pause après le repas de midi, je me trouvais avec une jeune Suissesse handicapée. Elle avait une vingtaine d’années. Elle était assise, en pantalons, dans un chariot. Elle eût été « normale », comme l’on dit, si ses deux bras et ses deux mains n’avaient conservé la taille de ceux d’un enfant de quelques mois, et si son visage contracté lui avait permis de s’exprimer autrement que par des grognements indistincts.

Sachant par ailleurs que son développement intellectuel était tout à fait normal, et même très supérieur à la moyenne, j’essayais de rassembler quelques mots, maladroitement, comme toujours lorsqu’on est encore jeune et qu’on n’a pas l’habitude de la souffrance des autres.

Mais elle m’interrompit bientôt et, de ses pieds nus, extraordinairement agiles, elle ouvrit son sac posé sur le fond du chariot, y prit un stylo à plume et une image de la Vierge, dévissa le capuchon du stylo, cala le stylo entre deux orteils et écrivit, au dos de l’image qu’elle me donna ensuite, les mots que voici : « Ne vous fatiguez pas ! Jésus est ressuscité ! » Et il y avait, je ne dirai pas dans son sourire, car il ressemblait plutôt à une grimace, mais dans ses yeux, très bleus, une gaîté que je n’oublierai jamais.

« Heureux, vous les pauvres ! »

De nous deux, le plus heureux, c’était elle, certainement.

 

Ce jour-là, j’ai compris deux choses.

D’abord que seuls des pauvres ont le droit de dire : « Heureux les pauvres ! »

Et j’ai compris en même temps que, cette parole-là, seul un pauvre avait pu l’inventer. Un pauvre, un homme qui souffrait, un affamé, un homme méprisé, détesté.

Seul Jésus, l’Innocent absolu, pouvait inventer ces paroles-là. Et seuls peuvent les reprendre après lui ceux qui, d’une manière ou d’une autre, participent à sa passion.

Les béatitudes ne sont pas des paroles de consolation à dire à ceux qui sont dans le malheur. Ce sont des paroles à entendre quand on est dans la souffrance – et à entendre comme venant du Christ souffrant.

Cette petite jeune fille de Suisse les avait bien entendues ainsi. Et celui de nous deux qui souffrait le plus, ce jour-là, celui qui avait le plus besoin d’entendre cette parole, c’était moi.

Les pauvres nous évangélisent.

Nous autres, ici, ce matin, nous sommes des gens qui apparemment, n’ont pas besoin d’être appelés au bonheur. Nous faisons partie, a priori, des gens heureux. Sans doute pas de ces jouisseurs insolents qui ont mérité les imprécations de Jésus dans cette même page d’évangile ; mais des gens globalement privilégiés.

Pourtant cette parole est pour nous aussi. Nous avons besoin de l’entendre, et de la laisser retentir en cette part de nous-mêmes, secrète peut-être, où nous sommes souffrants, affamés, désespérés peut-être, où nous nous sentons pas reconnus – cette part de nous-mêmes où nous nous méprisons peut-être nous-mêmes. Cette parole, il nous faut la laisser retentir en cette part de nous-mêmes où nous nous sentons fragiles, vulnérables.

Écoutons, dans la foi, monter du fond de nos souffrances et de celles du monde cette parole du Christ qui nous dit à travers ses pauvres : « Courage, j’ai vaincu le monde ! »