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Sixième dimanche de Pâques
B
17 mai 2009
Père Laurent Basanese, jésuite
Jean 15,
9-17
Frères et sœurs, le philosophe d’origine
juive, Baruch Spinoza, écrivait, en préface d’un de ses traités
(Préface du Traité théologico-politique), ceci :
« Je me suis souvent étonné de voir des
hommes qui professent la religion chrétienne – religion d’amour, de
bonheur, de paix, de continence, de bonne foi – se combattre les uns
les autres avec une telle violence et se poursuivre d’une haine si
farouche, que c’est bien plutôt par ces traits qu’on distingue leur
religion que par [d’autres]. Car les choses en sont venues au point
que personne ne peut guère plus distinguer un Chrétien d’un Turc,
d’un Juif, d’un païen que par la forme extérieure et le vêtement, ou
bien en sachant quelle église il fréquente, ou enfin qu’il est
attaché à tel ou tel sentiment et jure sur la parole de tel ou tel
maître. Mais quant à la pratique de la vie, je ne vois entre eux
aucune différence. »
Bien sûr, ce jugement implacable fut
écrit au XVIIe siècle, au cours duquel les peuples européens étaient
plongés dans des querelles théologiques et politiques inextricables,
où la guerre était quasi-permanente, selon les alliances, contre les
Turcs, i.e. les Musulmans qui menaçaient Vienne… Mais tout de même,
n’est-ce pas là le sentiment – aujourd’hui peut-être atténué –
qu’éprouvent beaucoup de gens, même Chrétiens, en percevant comme un
décalage entre le message professé (l’amour incarné) et sa mise en
pratique ? au point que certains considèrent les « Chrétiens du
dimanche » (nous) comme des hypocrites, des nouveaux Pharisiens, et
que d’autres, éprouvés par la vie, ne peuvent plus, faute de témoins,
entendre parler de Dieu Amour. Et donc, un regard « ethnographique »
invite souvent à dire : entre un Juif, un Musulman, un Chrétien et un
incroyant, « je ne vois […] aucune différence. »
Evidemment, avec un tel arrière-plan, il peut paraître plus difficile
de partir, dans la joie, pour donner du fruit, selon le mot du Christ,
et de proclamer l’Evangile au monde, à la manière de saint Pierre (où,
dans la 1ère lecture, c’est d’ailleurs le monde, en la personne du
centurion Corneille, qui se présente spontanément à l’apôtre).
Difficile, peut-être, mais ce n’est pas impossible. Un 1er piège
grossier serait déjà de baisser les bras avant d’avoir engagé la
bataille, et d’être effrayé, paralysé par ceux qui nous montrent du
doigt. « Qu’ils ne triomphent pas, ceux qui rient de moi quand je
trébuche ! », dit le psalmiste, accablé par ses adversaires (Ps 37,
17). Quelle voix, en effet, ai-je décidée d’écouter ? Celle des
critiques infinies et enfermantes, ou bien celle du Christ qui nous
dit toujours : « Courage, relève-toi, va de l’avant ! » ? Un autre
piège, non moins grossier, serait aussi de déserter les églises pour
ne pas se mêler à ces Chrétiens apparemment tièdes, et de jouer ainsi
le jeu de « l’Accusateur de nos frères » (Ap 12, 10), celui qui nous
accuse « jour et nuit devant notre Dieu. » Mais qui suis-je, moi, pour
juger mon prochain ? Qui dit que je ne me serais pas comporté comme
mon voisin, ou peut-être même pire, si j’avais vécu la même histoire
que lui, et traversé les mêmes épreuves ?
Pour autant, si « quant à la pratique de la vie », il n’apparaît de
fait « aucune différence » entre un Chrétien, un Juif, un Musulman et
un incroyant, il y a de quoi se poser quelques petites questions
personnelles et communautaires. Car s’il y a un domaine où nous sommes
convoqués à nous distinguer, c’est bien dans la charité fraternelle,
et cette charité-là ne doit pas rester théorique, mais être bien
concrète et visible : « L’amour doit se mettre dans les actes plus que
dans les paroles », dit lapidairement saint Ignace. Bien sûr, comme
Chrétiens, nous aimons le Christ ; et nous voulons continuer à le
fréquenter, nous nourrir de sa parole, i.e. demeurer dans son amour.
Seulement, en écoutant l’Evangile d’aujourd’hui, cela est conditionnel
: « Si vous êtes fidèles à mes commandements, vous demeurerez dans mon
amour », nous dit le Christ. Et « mon commandement le voici :
aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » Il ne s’agit
pas d’aimer de n’importe quelle manière, mais comme Lui : « Il n’y a
pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Vous êtes
mes amis si vous faîtes ce que je vous commande » (condition).
Frères et sœurs, ne désespérons jamais au long de notre marche vers le
Royaume, ce Royaume que nous voulons bâtir dès ce monde-ci. Cherchons
toujours à progresser, en nous réformant chaque jour, i.e. en
renouvelant notre façon de penser, en recherchant ce qui est juste,
bon et vrai, conforme au désir du Christ. Au lieu de nous laisser
aller parfois aux critiques, encourageons-nous sur cette route, «
faisons attention les uns aux autres pour nous stimuler dans la
charité et les œuvres bonnes » (He 10, 24). La religion chrétienne ne
consiste pas, en effet, à offrir des sacrifices sanglants d’animaux, à
prier à certaines heures, ou à n’avoir de loi que celle qui correspond
à mes désirs propres. Le sacerdoce chrétien consiste à s’offrir
soi-même en sacrifice, avec son corps, toute sa vie et tous les dons
reçus de Dieu, à prier sans cesse par des cris indicibles vers le
Ciel, et à n’avoir pour loi que celle du Christ, et de désir que le
sien. C’est cela sa particularité. Car en se livrant à nous, Il nous a
appris à aimer, et par cet acte, Il nous appelle dans son sillage à
une autre vie, i.e. à un autre style de vie. Puissions-nous toujours,
frères et sœurs, marcher à sa suite et manifester ainsi son amour au
monde entier.
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