Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


                                                                                             

7° dimanche de Pâques C                                                                                                                             20 mai 2007

Père Marc Rastoin,  jésuite
 

Actes 7,55-60 ; Psaume 96 ; Apocalypse 22,12-20; Jean 17,20-26
 

         « Que leur unité soit parfaite ». Notre Evangile est profondément catholique. Tout entier centré sur l’unité. L’unité que recherche Jésus, l’unité qu’il demande dans la prière au Père, l’unité qu’il veut avec nous, est de la même intensité et de la même profondeur que celle qu’il a avec son Père. Non une unité qui passerait par la réduction au même. Une unité réductrice, uniformisante et menaçante. Mais bien tout le contraire : une unité fondée sur l’amour, sur le don de soi et sur un retour en surabondance, une unité qui fait apparaître des personnes uniques. Ce texte est sans doute profondément mystique mais ses conséquences pratiques, et même politiques, sont tout aussi importantes ! J’en prendrais trois: l’Europe, le couple, la fraternité.

         * Quel immense défi pour un continent que de bâtir une unité réelle dans le respect des différences, des cultures et des langues ! C’est le défi de l’Europe politique. L’Union européenne a été, et demeure, dans son dessein comme dans sa réalisation historique, un projet intrinsèquement catholique. Sa devise en fait foi : « In varietate concordia » (dans la diversité la concorde). Face au projet d’unité de l’Islam, basé sur une seule langue, une seule culture, celle du prophète à Médine, la foi catholique postule la traduction, la valeur de chaque langue. Face au projet de la mondialisation technologique, appuyée sur l’anglais, ayant pour principe moral l’utilitarisme, elle défend la valeur de toutes les cultures humaines, indépendamment de leur utilité. On se moque parfois de tous les traducteurs de Bruxelles, du finlandais au maltais, du Tchèque au portugais. Pourtant n’est-ce pas une marque de respect pour chaque langue ? Si nous parlions tous anglais ce serait plus pratique disent les américains. Peut-être mais ce serait tellement triste ! Tant de cultures et de richesses humaines auraient disparu ! On parle de nouveau beaucoup de l’Europe… et c’est bien car, du succès ou de l’échec de l’Europe comme projet d’unité respectueuse des différences, dépend beaucoup dans le monde.

         * « Qu’ils soient un »… Quel immense et beau défi pour un couple que de bâtir une union profonde où tout ce qui affecte l’un affecte l’autre, où le souci de l’autre prend le pas sur le souci de soi dans le respect du mystère de la personne dans son unicité inaltérable ! N’y a t-il pas ici tout un chemin pour le témoignage de l’Eglise dans le monde d’aujourd’hui ? Des couples se défont, des familles implosent, des enfants souffrent. La prière du Christ nous pousse à prier pour que les couples chrétiens deviennent toujours davantage des foyers de respect et d’unité, de don de soi inconditionnel dans une réciprocité toujours plus grande. « La femme ne dispose pas de son corps, mais le mari. Pareillement, le mari ne dispose pas de son corps, mais la femme » (1 Co 7,3). Comment bâtir cette image du Dieu trinitaire, ce lieu d’amour - « tous deux ne feront plus qu’un » (Mt 19,5b) - où tous deux se feront grandir l’un l’autre ? Réjouissons-nous de ce que des couples s’engagent sur ce chemin sans que les modèles culturels et familiaux déterminent leur vie mais bien la seule écoute de l’Evangile. Ils bâtissent une unité qui permet à chacun de grandir, de devenir un unique. « Ce mystère est grand » (Ep 5,32) dira encore Paul.

         * Quel immense défi enfin que de vivre l’amitié et la fraternité comme une école d’unité qui tend à faire grandir l’autre dans ce que l’Esprit de l’unique Seigneur lui a donné ! Quel mystère que, ayant été tous créés à l’image de Dieu, nous soyons précisément uniques ! Paul nous dit: « Avec humilité, considérez les autres comme supérieurs à vous-mêmes » (Ph 2,3b) - « le Père est plus grand que moi » (Jn 14,28b) disait Jésus - mais il dit aussi combien chaque être a son appel, son chemin et sa grandeur. Chacun a reçu sa mesure de foi. « Gardez de vous-même une sage estime, chacun selon la mesure de foi que Dieu lui a donné » (Rm 12,3b). Dans un corps il n’est : « Nous sommes un seul corps en Christ, étant tous membres les uns des autres, chacun pour sa part » (Rm 12,5b).

         * Ainsi, ce que Jésus vit avec le Père, c’est le type même des relations qu’il veut voir entre nous : entre nations, entre conjoints et entre frères : une union profonde et un respect immense de l’autre ; l’unité ne doit pas faire peur mais doit être vécue comme une façon de faire grandir l’autre, la spécificité unique de chaque être. Dieu est unique mais il n’est pas solitaire ; Dieu est roi mais il n’est pas tyran. Dieu veut l’unité mais il ne veut pas de l’uniformité, d’une unité qui ferait fi de toutes nos richesses. Dieu sera unique non pas quand tout aura été réduit à l’identique ou réduit à lui-même, par effacement des individualités mais quand chaque être sera lui-même devenu unique come lui-même l’est. Ainsi s’accomplira la prophétie du denier des prophètes : Zacharie : « Alors le Seigneur se montrera le roi de toute la terre. En ce jour-là, le Seigneur sera unique et son nom unique » (Za 14,9). La prière de Jésus rejoint celle de Zacharie qui reprend le dessein initial de Dieu : Une est l’humanité, Un est son Seigneur et Un sera son nom. « Alors, en ce jour-là », Dieu sera « tout en tous » sans que personne ne cesse d’être unique, ayant « sa place dans la cité sainte ». Amen.