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Noël - Année C
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jeudi 24
décembre 2009 |
Père François Boëdec, jésuite
Frères et sœurs,
Cette année encore, Noël est au rendez-vous de nos vies.
Et nous-mêmes – notre présence en atteste ce soir – nous sommes,
d’une manière ou d’une autre, au rendez-vous de Noël. Voici 2000 ans
qu’il en est ainsi. Mais si ce rendez-vous de Dieu avec notre
humanité est chaque année fêtée, s’il y a dans nos manières de le
célébrer, liturgiquement, familialement, un certain nombre
d’habitudes, de rites, de manières auxquels nous sommes attachés et
que nous aimons retrouver, nous savons pourtant qu’il n’y pas deux
Noël pareils. Que ce qui se dit en cette nuit ne reste pas au seul
niveau des anges, messagers d’un invariable éternel, qui
chanteraient une gloire céleste au-dessus de nos têtes et de nos
vies. Ce qui se dit en cette nuit, ce mystère précieux et incroyable
de l’Incarnation de Dieu, s’opère dans une histoire, dans un
contexte particulier. Celui du règne de l’empereur Auguste, dans une
petite ville de Judée, du nom de Bethléem, alors que « Quirinius
était gouverneur de Syrie », puis, année après année, celui de
chaque époque en tous lieux de la planète, jusqu’à ce soir où nous
nous retrouvons avec ce qui fait notre vie et celle du monde.
Nous ne pouvons, en effet, faire abstraction les uns et
les autres, de ce qui nous entoure, et qui nous a marqué cette année
dans notre marche vers Noël. C’est peut-être ce sentiment éprouvé
durant ces jours chargés de décembre d’être parfois trop dans le
« faire » et pas assez dans l’ « être ». C’est aussi la saturation
de la marchandisation ambiante – qui n’est certes pas nouvelle –
mais qui nous semble si loin de ce que nous voudrions vivre, sans
pourtant toujours y résister. Et puis, c’est cette perception
diffuse que le sens même de Noël s’estompe peu à peu dans notre
société, - le souhait de « bon Noël » cédant de plus en plus la
place à des vœux indéfinis et sans saveur de « bonnes fêtes de fin
d’année » -. Comme si notre société pensait pouvoir garder la fête
en en oubliant l’origine et le sens. Difficile en tout cela, parfois
même avec nos plus proches, familles, amis, collègues de travail, de
trouver les mots pour parler de ce qui compte pour nous en ce jour.
Et puis dans ce contexte où survient Noël, il y a toutes ces nuits,
ces nuits personnelles, celles de nos solitudes, de nos maladies, de
nos échecs, celle de l’incompréhension et de l’incertitude qui
traversent nos existences, celles de nos sociétés aussi dont
l’horizon social, économique, politique, parfois même ecclésial, ne
nous donne guère toujours – avouons-le – l’occasion de nous réjouir
et d’envisager l’avenir avec légèreté.
A cette évocation, vous pourriez penser que mon moral
est assez bas ce soir, si vous n’y perceviez quelques échos de votre
propre expérience. Et je me dis qu’il en a été ainsi à chaque
époque, que « les bergers qui passaient la nuit dans les
champs » ont sans doute échangé entre eux sur la dureté des
temps et de leurs conditions de vie. Tout cela est vrai. Et c’est
précisément dans cette vie-là, la nôtre comme celle de ces bergers,
dans la banalité de nos parcours, parfois contradictoires et
chaotiques, comme dans le bouillonnement de l’histoire, dans ce
qu’il y a de beau comme de moins beau, c’est là que Dieu a décidé,
désiré, venir nous rejoindre.
Incroyable aventure de Dieu qui s’étonne peut-être lui-même de son
audace ! Choisir à ce point de s’intéresser à l’homme ! Vouloir à
tout prix le rejoindre pour que cet homme sache enfin qui il est
vraiment - lui, Dieu -, et à quoi il est prêt pour que le dernier
mot n’appartienne jamais aux tombeaux.
Notre monde, frères et sœurs, ne s’est jamais vraiment remis de
cette nouvelle de la venue de Dieu, une nouvelle qui semble à
beaucoup invraisemblable, inouïe, au sens premier du terme,
c’est-à-dire que nous n’arrivons pas à l’entendre. Tellement à
l’opposé des conceptions d’un Dieu lointain, hors de l’histoire, qui
gouvernerait et jugerait le monde en nous attrapant par le détour de
nos limites et de nos fautes. Un Dieu qui demanderait sans cesse
sacrifices et totale soumission. Autant de représentations qui
restent bien ancrées dans nos imaginaires, et celles de nos
contemporains. Alors, il faut s'approcher, et regarder. Qui est ce
Dieu qui vient? "Aujourd'hui vous est né un Sauveur dans la ville de
David. Il est le Messie, le Seigneur. Et voilà le signe qui vous est
donné: vous trouverez un nouveau-né emmailloté, et couché dans une
mangeoire". Fragilité, dépendance, dénouement: voilà les repères
fournis au berger pour reconnaitre le Messie de dieu. Ce sont aussi
les marques de leur propre existence: le Messie qu'ils vont cherché
est déjà l'un des leurs. Oui, le Messie que nous chantons cette nuit
est vraiment l'un de nous; mais il a voulu venir à nous par la voie
de l'enfance pour bousculer le vieil homme qui trop souvent dirige
en nous. il a refusé d'entrer en force dans le monde, parce qu'il
voulait nous révéler la manière propre de Dieu. Insistante, libre,
toujours offerte. Celle d'une Parole sans cesse renvoyée parmi les
hommes, et dont la force se montrera plus grande que toutes les
armées en marche.
Dieu se dit ainsi par sa naissance. Et
comment, frères et sœurs, ne pas percevoir dans cette liberté
absolue qu'il manifeste là, et qu'il manifestera jusqu'à la fin, à
contre-pied du mauvais jeu du monde, une invitation à devenir
nous-mêmes des hommes et des femmes de cette même liberté. Libre de
toute apparence, de la séduction du paraitre et de l'avoir sous
toutes ses formes, qui - nous le savons bien - nous encombrent
souvent la vie. Libres de toutes peurs devant ce qui est
faux-semblants et mensonges dans le monde, libre pour agir. En
montrant dès sa naissance la seule manière d'être qui fait vivre, le
Christ, le Fils de Dieu, trace au milieu de nous le chemin de notre
humanisation.
Alors,
frères et sœurs, serons-nous, à la suite de Marie et Joseph, de
cette aventure-là ? La question est à notre oreille et à notre cœur,
quel que soit notre âge, notre histoire, et notre foi, et c’est
cette question qui rend cette nuit symboliquement différente des
autres nuits : Voulons-nous laisser naître en nous le Christ ? Au
risque que notre vie en soit bouleversée ? Voulons-nous qu’il habite
parmi nous ? Qu’il éclaire nos existences, même en ses coins les
plus sombres ? Qu’il éclaire nos sociétés pour faire gagner la
justice et la paix dans les lieux les plus vulnérables et fragiles ?
S’engager sur ce chemin nous fera passer sûrement par d’autres
nuits, où notre confiance et notre capacité d’aimer seront éprouvées
et sollicitées, mais ne doutons pas qu’à chaque fois la lumière,
celle qui va de Bethléem au matin de Pâques, nous précédera.
Alors, ne
nous étonnons pas, frères et sœurs, qu’il y ait une si grande joie
dans le ciel devant le projet de Dieu. Ne nous étonnons pas non plus
qu’elle puisse profondément nous saisir, en découvrant cette nuit
encore, et à chaque instant de notre vie, « ce que fait - pour
nous - l’amour invincible du Seigneur de l’univers. ».
P. François Boëdec
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