Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


 

 

Joël 2, 12-18

Psaume 50

2 Corinthiens 5,20-6,2

Matthieu 6, 1-18
 


 

 

Mercredi des Cendres B                                                                     1er mars 2006                      

 Père Michel Fédou,  jésuite

 

            L’Eglise nous appelle à pratiquer aujourd’hui un rite qui remonte loin dans l’histoire de l’humanité. L’usage de la cendre était répandu dans la plupart des religions antiques, et à partir d’une certaine époque la liturgie chrétienne y fait à son tour appel pour lui donner une portée toute nouvelle – lors de l’entrée dans le temps du carême.

            Notre pratique hérite certes de la signification des cendres dans l’Ancien Testament – une double signification à vrai dire : d’une part, la cendre symbolisait le péché de l’homme, ou encore la conscience que l’homme avait de son péché (le pécheur qui prenait conscience de sa faute confessait qu’il n’était que « poussière et cendre », et pour manifester cela il s’asseyait sur la cendre ou s’en couvrait la tête) ; et d’autre part, le symbole de la cendre servait à exprimer la tristesse de l’homme anéanti par le malheur, l’expérience qu’il faisait de son néant (en particulier quand il était frappé par un deuil). Pour nous aussi, chrétiens, le rite des cendres a cette double signification : il est pour nous une manière de confesser en Eglise notre péché, et il est en même temps une reconnaissance de notre fragilité – la fragilité de ce que nous sommes dans notre condition humaine un jour vouée à la mort.      

            Mais le rite se charge pour nous d’une signification nouvelle parce que nous avons reçu la promesse de l’Evangile : nous ne faisons pas que nous reconnaître poussière et cendre, nous croyons aussi et surtout que Dieu nous rejoint au lieu même de notre faiblesse reconnue et confessée. Celui qui se reconnaît humblement pécheur, Dieu lui a déjà offert son pardon. Celui qui se reconnaît fragile et pauvre, Dieu l’a déjà pris dans ses mains, et pour lui la mort même sera un jour vaincue. Les cendres que nous recevrons bientôt signifient que nous nous disposons dès maintenant à accueillir ce que nous célébrerons dans quarante jours, la victoire de Pâques sur le péché et sur la mort.

            Cela suppose que nous fassions du vide en nous pour nous ouvrir davantage à la présence du Seigneur comme à celle de nos frères. C’est bien ce que disent à leur manière les pratiques de la prière, du jeûne et de l’aumône – à condition du moins qu’elles ne soient pas détournées de leur vrai sens, à condition qu’elles ne soient pas (comme y insiste Jésus) des manières déguisées de se faire valoir aux yeux des autres ou à ses propres yeux. 

            Nous ne sommes pas seuls sur ce chemin de conversion, non seulement parce que nous sommes appelés à le vivre en Eglise, mais parce que beaucoup d’autres nous ont précédés ; et parmi ceux-là, pourquoi ne pas profiter spécialement, en cette année d’anniversaires ignatiens, de l’expérience transmise par Ignace de Loyola, Pierre Favre, François-Xavier ?

            Ignace d’abord, à Montserrat puis Manrèse : nous savons comment, après s’être livré aux « vanités du monde », il s’était réellement converti à l’Evangile, et combien d’efforts il avait alors accomplis pour se purifier de ses fautes passées et pour plaire davantage à Dieu ; il craignait même, à vrai dire, de n’en pas faire assez, mais il nous révèle comment il fut alors retenu d’en faire trop par un confesseur – à la suite de quoi il fut effectivement libéré de ses scrupules – ; et surtout Ignace nous montre comment il fut aidé dans son chemin de conversion par l’expérience du discernement des esprits, apprenant à démasquer les pièges de la tentation et à se laisser conduire par l’Esprit du Christ[1].

            Pierre Favre ensuite : alors qu’il était à Mayence, le 11 février 1543, il écrit dans son journal : « Au premier dimanche de Carême, comme je souhaitais et demandais à Dieu de repousser loin de moi tous mes ennemis, il me fut répondu : “Toi, travaille à ce que Dieu te retire de ces lieux habités par les ennemis ; car tu n’es pas ici chez toi, mais chez eux”. Ce même jour, en disant mon bréviaire, je me mis à régler ma montre sans nécessité ; alors l’idée me vint de chercher auprès de Dieu la grâce d’être par lui réglé et préparé à bien prier. Il lui est plus facile de le faire qu’à moi de régler ou d’arranger de mes mains quelque objet[2]. » Quelle belle image de la conversion nous est ici proposée ! Pierre Favre nous dit que, lorsqu’on est assiégé par les ennemis (entendons, tous les démons qui peuvent nous habiter), on n’est plus chez soi mais chez eux, et qu’il faut travailler à ce que Dieu nous retire de leurs lieux ; il faut y travailler, mais c’est Dieu qui nous tirera de là ; la conversion, ce n’est pas de régler soi-même sa vie comme on règle sa montre, c’est de « chercher auprès de Dieu la grâce d’être par lui réglé et préparer à bien prier. »

            François Xavier enfin : alors qu’il se trouve en Mozambique, en 1542, il écrit ces lignes : « Pour l’amour de Notre-Seigneur, nous vous supplions de ne pas oublier…d’implorer Dieu pour nous, car vous nous connaissez et savez de quel vil métal nous sommes [faits] » ; mais il ajoute un peu plus tard dans une autre lettre : « si sa Majesté se servait de moi, ce serait une grande confusion pour ceux qui sont capables de grandes choses et un encouragement aux pusillanimes. Voyant que je suis, moi, poussière et cendre, et même parmi les plus misérables, voyant, car j’en suis témoin oculaire, la nécessité d’avoir des ouvriers ici, je me ferais volontiers le serviteur perpétuel de ceux qui désireraient venir en ces régions pour travailler dans l’immense vigne du Seigneur[3]. » François Xavier a eu conscience d’être « poussière et cendre » ; mais il nous apprend que ce sentiment, s’il est bien vécu, ne replie pas l’homme sur lui-même mais lui permet d’être davantage apôtre là où le Seigneur veut se servir de lui.

            Ignace, Pierre Favre, François Xavier, et beaucoup d’autres encore nous ont précédés sur le chemin de notre conversion. A leur suite, souvenons-nous que nous sommes poussière et cendre, efforçons-nous de faire le vide en nous par la prière, le jeûne et l’aumône, mais faisons-le d’une manière qui plaise à Dieu, travaillons surtout à laisser Dieu régler nos propres vies et se servir de nous au lieu même où nous confessons notre fragilité et notre faute – dans l’espérance de la victoire pascale sur le péché et la mort. Oui, en recevant les cendres, convertissons-nous et croyons à la Bonne nouvelle.

 

[1]. Cf. Ignace de Loyola, Récit, chap. 2-3 (dans Ecrits, DDB, 1991, p. 1025 et suiv.).

[2]. Bienheureux Pierre Favre, Mémorial, coll. « Christus », DDB, 1959, p. 304.

3]. Cité par X. Léon-Dufour, Saint François Xavier, itinéraire mystique de l’apôtre, éd. du vieux colombier, Paris, 1953, p. 99 et 100.