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Fête du
Christ, Roi de l'univers (C)
25
novembre 2007
Père
Dominique Salin, jésuite
Luc 23, 35-43
Le Christ-Roi… La première image que nous suggère ce titre,
archaïque, ce peut être cette splendide mosaïque qui domine le chœur
des églises byzantines et qui couvre la voûte de l’abside : sur fond
d’or, le buste immense du Christ en majesté. Le « Pantocrator », le
« Tout Puissant »…
Pourtant, c’est un autre visage que nous suggère aujourd’hui
l’évangile. Un visage bien inattendu, un visage blasphématoire.
Quand nous regardons ceux qui regardent Jésus sur la croix : les
chefs, qui « ricanent » (« Qu’il se sauve lui-même, le sauveur des
autres ! ») ; les soldats, qui « se moquent de lui » (« Si tu es le
roi des Juifs, sauve-toi toi-même ») ; quand nous lisons l’écriteau
placardé sur la croix (« C’est roi des Juifs ») ; quand nous nous
rappelons ce qui s’était passé à la caserne, quand les soldats
avaient affublé Jésus d’un drap écarlate, d’une couronne de bois,
qu’ils lui avait mis un roseau entre les mains en guise de sceptre
et qu’ils l’avaient tabassé, nous sommes dans la dérision. Drôle de
roi ! Comme si la vérité pouvait être drôle. Ce n’est pas un roi,
c’est un clown.
Jésus en clown ! Pas le clown blanc, le brillant, le pailleté,
l’impassible, l’impeccable, celui qui mène le jeu ! Mais l’autre,
l’Auguste, le Paillasse : celui qui se casse tout le temps la
figure, celui qui reçoit des coups de pied dans le derrière, les
tartes à la crème et les seaux d’eau, celui qui fait rire.
Il y eu des peintres et des poètes qui ont osé voir le Christ en
clown : Rouault, bien sûr, mais aussi Paul Klee, Apollinaire, Max
Jacob… Et même de savants théologiens, comme Harvey Cox et Jürgen
Moltmann. Avec eux, bien sûr, nous ne sommes plus à Byzance, mais au
XXe siècle, aujourd’hui. L’histoire a appris aux hommes
que l’image d’un Dieu moqué, d’un Dieu apparemment tout impuissant
était peut-être plus parlante et moins trompeuse que celle d’un
Tout-Puissant.
C’est en tout cas l’image que nous présente aujourd’hui l’évangile.
C’est une image divine, sans doute, mais c’est d’abord une image
terriblement humaine.
Si le clown fait rire, c’est parce que ce rire nous soulage. C’est
sur le clown, et pas sur nous, que tombent tous les malheurs que
nous redoutons tellement, à commencer par le malheur de nous casser
la figure, de nous faire casser la figure (ça commence tôt : « T’aar
ta gueule à la récré ! »), le malheur de perdre la face, d’être
cassés par la vie. C’est lui, et pas nous, l’absurde balourd qui a
toujours peur d’être maladroit, de ne pas être à la hauteur, et qui
n’est jamais à la hauteur, puisqu’il tombe tout le temps, de toute
sa hauteur. C’est sur lui que nous pouvons nous défouler de toutes
ces normes, ces bonnes manières, ces interdits que nous aimerions
tellement pouvoir transgresser un jour : pouvoir impunément
tabasser, humilier, mystifier, nous venger enfin de cette vie et de
tous ces gens ridicules ou insupportables et qui nous pompent
l’air !
Le clown nous soulage. Il nous révèle aussi à nous-mêmes. Il nous
révèle notre vrai visage. En lui, dans cet être infiniment et
indéfiniment vulnérable, nous trouvons notre semblable, notre frère.
Si Jésus est roi, c’est d’abord parce qu’il s’est fait notre
semblable, notre frère. Lui, de condition divine, il n’a pas fermé
son poing sur la dignité qui l’égalait à Dieu (à la place du
sceptre, un roseau !). Mais il s’est réduit à rien, prenant la place
du dernier des derniers parmi les hommes dont il était devenu le
semblable, humilié jusqu’à la mort sur une croix (Phil 2). « Il
n’avait plus figure humaine… Ce sont nos souffrances qu’il portait »
(Is 52-53). C’est lui, le souffre douleur universel, infiniment
vulnérable.
Mais si le clown est toujours battu, il n’est jamais vaincu.
Toujours il se relève, et toujours il fera rire les enfants, et les
grandes personnes qui acceptent d’avoir un cœur d’enfant. Charlot et
Grock sont immortels.
Le Christ, lui, n’est pas immortel : il est ressuscité. Il s’est
« relevé », lui aussi. Il est vivant. Mais sa vie à lui embrasse et
traverse toutes les vies : celles des vaincus et celles des
vainqueurs, celles des loosers et celles des gagneurs, celles des
victimes et celles des bourreaux.
Les bourreaux, « ils ne savent pas ce qu’ils font » (Luc 23, 34).
Nous, nous savons en qui nous avons mis notre foi (2 Tim 1, 12). |