Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Homélie             

                                                                                             

Solennité du Christ, Roi de l'univers  A                                                               23 novembre 2008

Père Michel Farin, jésuite                                

 

Ezékiel 34, 11-12.15-17 - Ps 22 - 1 Co 15, 20-26.28 - Matthieu 25, 31-46

 

Jésus, pour parler à ses disciples de sa venue à la fin des temps, leur adresse ici un grand tableau qui reprend plusieurs images des Prophètes et de la littérature apocalyptique. Ce tableau a été souvent représenté dans l'art chrétien illustrant le Jugement dernier. Le Fils de l'Homme sur son trône de gloire, un rassemblement de toute l'humanité, toutes les nations, devant lui, et une séparation, comme celle qu'effectue un berger entre brebis et chèvres. L'image du berger était traditionnellement utilisée, comme nous l'avons entendu avec le prophète Ezékiel, pour évoquer le roi qui règne sur son peuple sans violence, avec douceur comme le berger sur son troupeau, comme l'homme sur l'animalité selon le désir de Dieu dans la création.

Mais ne nous y trompons pas, cette grande mise en scène de la fin de l'histoire n'est pas donnée par Jésus à ses disciples, et à nous après eux, pour nous permettre d'imaginer à l'avance le spectacle de la fin du monde, cet au-delà de l'histoire qui ne peut être imaginé.

Il s'agit bien d'une parole qui nous dit la fin de l'histoire, c'est vrai. Mais la fin de l'histoire n'est autre que l'histoire humaine en jeu depuis le commencement et donc aujourd'hui. La révélation de cet enjeu de l'histoire nous appelle donc à un discernement aujourd'hui, signifié par cette séparation entre brebis et chèvres. Il s'agit pour nous, nous dit Jésus, de distinguer entre deux esprits qui se combattent en chacun de nous.

Jésus nous dit que le premier Esprit qui nous habite est celui qui est bouleversé par l'humanité démunie, là où sa vie et sa dignité sont abandonnés à la compassion. Sa vie : j'avais faim, j'avais soif. Son droit : j'étais un étranger. Sa dignité : j'étais nu, j'étais malade, j'étais en prison. N'est-ce pas cet Esprit premier, primordial, qui nous bouleverse devant la naissance de tout être humain qui est nu, qui a faim, qui a soif et qui est livré à notre reconnaissance.

A chaque fois que mus par cet Esprit, sans le savoir, nous ne pouvons faire autrement que de répondre à cet appel, brûlant de compassion, nous réalisons le Royaume préparé pour nous depuis la création du monde, en donnant corps à l'humanité démunie selon le désir du Créateur, du Père. "Venez les bénis de mon Père".

L'appel intérieur de cet Esprit du Père, cet Esprit de la Création, est vertigineux, car il nous entraîne au-delà de tout programme, de toute loi. En effet, par exemple : la compassion qui me conduit à reconnaître un prisonnier comme un frère, peut faire de moi le prochain d'un criminel, sans savoir que ce criminel c'était Lui, le Fils de l'Homme. "J'étais en prison et vous êtes venus jusqu'à moi".

Quel mystère ! Simone Veil, la philosophe, le commente ainsi : "J'étais nu et vous m'avez habillé". Ce don est simplement le signe de l'état où se trouvaient les êtres qui ont agi de la sorte. Ils étaient dans un état tel qu'ils ne pouvaient pas s'empêcher de nourrir ceux qui avaient faim, d'habiller ceux qui étaient nus ; ils ne le faisaient aucunement pour le Chris, ils ne pouvaient pas s'empêcher de le faire parce que la compassion du Christ était en eux. Comme saint Nicolas et saint Cassien, allant à travers la steppe russe à un rendez-vous avec Dieu ne pouvait pas s'empêcher de manquer l'heure du rendez-vous pour aider un moujik à dégager sa voiture embourbée... "J'avais faim et vous m'avez secouru". Quand donc Seigneur ? Ils ne le savaient pas. Il ne faut pas le savoir. Il ne faut pas secourir le prochain pour le Christ, mais par le Christ.

Le deuxième esprit qui dispute notre cœur au Christ, n'est que second, car il n'est que refus, refus de l'abandon à l'Esprit créateur. C'est l'esprit du démon et de ses anges, dit Jésus, celui qui se dérobe à la compassion. Cet esprit met la compassion loin de lui par un désir fou, perverti, de l'auto suffisance, de l'auto création. Il ne peut supporter l'abandon, dans la confiance, que signifie toute naissance humaine. Il éloigne de l'humanité, il éloigne du Fils de l'Homme. "Allez vous-en loin de moi" dit le Fils de l'Homme à ceux qui s'identifieraient à ce démon.

Loin de moi, dans le feu éternel. Ici encore gardons-nous d'imaginer un spectacle. Il s'agit d'esprit, donc d'invisible. Le feu est une image pour signifier l'Esprit. Et le feu éternel est d'abord et avant tout ce qui signifie l'Esprit d'amour de Dieu, la compassion éternelle du Père. Celui qui s'abandonne à cet Esprit brûle de compassion, à l'image du buisson ardent dans lequel Dieu se révèle à Moïse et qui brûle sans se consumer. Ce feu habite l'homme et devient sa vie.

Celui qui se dérobe à cette compassion, brûle alors de revendication, de violence et de jalousie, c'est à dire qu'il brûle du feu de l'amour refoulé, mis hors de lui, perverti. Le feu perverti de l'amour éternel devenu extérieur à lui, ne peut plus être sa vie. Il est éprouvé alors comme une mort éternelle, la mort de toute compassion. Celle où l'on grince des dents, comme disait aussi Jésus, dans la rage de ne pouvoir s'approprier l'amour.

Telle est la distinction des esprits qui, en dernier ressort, se disputent notre cœur dans l'histoire. En dernier ressort il ne s'agit que de cela dans l'histoire humaine, c'est pourquoi le jugement qui nous le révèle est appelé jugement dernier. Et aujourd'hui même nous sommes appelés à être éclairés sur notre propre vie par ce jugement dernier, en reconnaissant que nous sommes bien engagés dans un combat entre la compassion qui est au plus profond de nous et cette revendication obscure qui s'y oppose comme une bouderie, rageuse et désespérée.

Mais si nous sommes éclairés sur ce combat intérieur sans avoir à en désespérer, c'est que Celui qui nous éclaire nous fait la Promesse que la compassion divine a déjà triomphé, triomphe et triomphera en nous de ce qui s'y oppose... Car l'esprit du refus ne fait pas le poids fasse à l'Esprit créateur qui ne cesse jamais de nous être donné. Tel est le pouvoir royal donné au Fils de l'Homme, celui de détruire en nous les puissances du mal. Alors dit saint Paul aux Corinthiens : "Tout sera achevé quand le Christ remettra son pouvoir royal à Dieu le Père. C'est lui en effet qui doit régner jusqu'au jour où il aura mis sous ses pieds tous ses ennemis. Et le dernier ennemi qu'il détruira c'est la mort".

Ainsi Dieu, dans le Christ ressuscité, détruit pour nous la mort, la mort de toute compassion. Il ressuscite en nous la compassion qui crée l'humanité. C'est bien ce que nous allons célébrer ensemble en entendant de nouveau ces paroles de la compassion éternelle de Dieu : "Ceci est mon corps". L'humanité est mon corps, quoi qu'il arrive.


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