Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


                                                                                             

Solennité du Christ, Roi de l'univers B                                                                          dimanche 26 novembre 2006

Père Henri Laux, jésuite - Professeur au Centre Sèvres

 

Jean 18, 33b-37


   Le Christ, « Roi de l’univers ». Voilà un titre qui ne manque pas de solennité. Il nous renvoie à une réalité grandiose, flatteuse même car nous sommes fiers que Celui en qui nous mettons notre foi soit victorieux ; sa victoire, nous la partageons.

Mais voici qu’avec l’Evangile de ce jour nous tombons de haut ! Et nous nous demandons volontiers peut-être si pour illustrer la fête d’aujourd’hui il n’y aurait pas un texte plus glorieux que la rencontre avec Pilate. Pourquoi ce récit ? La réponse est que nous ne comprendrons qui est ce roi de l’univers qu’à partir de l’événement de la Passion : la vérité apparaîtra dans cette confrontation avec le monde où Jésus se donne librement, totalement.

Oui, je suis roi. A son habitude Jésus reprend les termes de son interlocuteur ; il semble aller dans son sens, mais pour dire autre chose, qui n’a plus rien à voir avec le sens habituel ; déjà, l’eau qu’il proposait à la Samaritaine n’avait pas le même goût que celle du puits de Jacob. Il est roi, mais pas comme le monde l’entend ; il avait toujours échappé aux foules qui voulaient le sacrer chef temporel.

Jésus est roi face à Pilate ; et là, les rôles sont comme inversés : le procurateur romain semble n’être qu’un subalterne ; il ne saisit pas très bien la portée des événements du pays qu’il administre ; hésitant, il pose des questions mais ne sait rien dire de lui même, ne propose rien ; c’est lui qui est soumis à des pressions, celles de Rome et celles de Jérusalem ; en réalité, il n’a aucune liberté, aucune autorité. En face, c’est Jésus qui parle avec autorité ; il est souverainement présent dans ce qu’il dit ; il rend témoignage à la vérité ; sa parole n’est pas insignifiante ; elle est puissante : elle affirme et exerce déjà la royauté. Son royaume n’est pas à la mesure humaine ; il n’a pas besoin de la force pour se protéger de la force. Jésus parle comme roi. Et cet instant d’humiliation, où il se trouve entre les mains du Pouvoir, devient le moment unique où il rencontre les Pouvoirs du monde pour leur dire que le chemin qui a été le sien au long de ces années de Palestine désigne et réalise la souveraineté véritable. Contre toutes les apparences d’hier et d’aujourd’hui, ce qui est appelé à régner durablement, c’est ce qu’il a manifesté chaque jour : des paroles de miséricorde, des exigences de vérité, des gestes qui soulagent et qui font vivre, le respect et la tendresse pour les plus petits, la confiance dans l’infinie bonté de son Père, qui est notre Père.

Alors, qu’ils sont dérisoires les insignes des pouvoirs terrestres et tous leurs comportements quand ils s’aveuglent sur eux-mêmes ! La croix est le signe qu’il n’y a de chemin de vie que dans le retournement de la possession et de la domination en service et en don de soi ; signe aussi que ce chemin se heurte à nos résistances les plus intimes.

En effet, l’affrontement de Jésus et de Pilate n’est pas terminé ; il dure ; il se poursuivra jusqu’à la fin des temps parce que le combat de la vérité habite tous les temps. L’usage de la force sera toujours sujet d’interrogation et d’épreuve pour la conscience des hommes et le gouvernement des peuples. Alors, en ce dimanche qui est le dernier de l’année liturgique, nous sommes invités à porter un regard renouvelé sur toute l’histoire : nous y voyons que les royaumes de la terre sont fragiles et trop souvent condamnables ; mais nous comprenons aussi qu’ils sont le lieu où nous devons vivre ; il n’y a pas à rêver d’une existence ailleurs ; il y a trop d’urgences sur terre qui exigent des actions concrètes et fortes ; le pire serait d’ignorer les violences du monde pour vivre en dehors d’elles ; le message de l’Evangile ne nous fait pas mépriser l’autorité, l’exercice de la pensée et le débat, la technique, la culture d’aujourd’hui ; il n’invite pas à imaginer un monde irréel, où les rapports humains seraient purs de toute passion, où la foi ne serait qu’une extase souriante, et l’Eglise une société parfaite. Pilate sera toujours là, avec les foules déchaînées à sa porte, pour nous rappeler que le pouvoir du monde est redoutable. Mais Jésus est définitivement là pour nous dire que la vérité est appelée à régner, qu’il importe dès maintenant de rendre vrai tout rapport entre les hommes, jusqu’à transformer radicalement chacun de nos pouvoirs.

Le Christ est bien « Roi de l’univers » ; il est bon qu’au terme de cette année liturgique nous entendions avec quelle ampleur les deux premières lectures de ce jour nous parlent de sa royauté : éternelle, elle ne passera pas, elle ne sera pas détruite (Daniel) ; le Seigneur Dieu est l’alpha et l’oméga, le Tout-Puissant, celui qui est, qui était et qui vient (Apocalypse) ; sa promesse d’une vie de pleine bonté s’étendra à l’univers, c’est-à-dire à toute réalité. Ce n’est pas peu de chose.
 

La vie dans la foi est quelque chose de très grand, et nous pouvons en être fiers : voilà ce que nous dit la fête du Christ Roi. Mais n’oublions jamais cette rencontre, au point du jour, avec un procurateur romain ; car c’est là que s’est proclamée la Vérité d’un royaume éternel.