Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Homélie             

                                                                                               

Conversion de saint Paul                                                                                           25 janvier 2009

Père Paul Valadier, jésuite                           

 

La conversion de Saint Paul évoque inévitablement pour nous l'épisode décisif du chemin de Damas au cours duquel Paul de Tarse fut foudroyé par une vision du Christ qui bouleversa sa vie : celui qu'il avait dénoncé et persécuté avec une ardeur peu commune devint désormais le centre de sa vie. Conversion dont on retient le caractère instantané, tranchant, comme si rien ne l'avait précédé, comme si rien ne l'avait suivi. Or rien n'est plus faux. Ainsi en est-il d'ailleurs des grands convertis dans l'histoire de l'Eglise, comme par exemple dans le cas bien connu de Paul Claudel.

Ce moment de conversion ne fut en effet qu'un moment. Et dans le cas de Paul, nous savons qu'il ne marqua pas le point de départ immédiat de son apostolat si remarquable en Asie Mineure, en Grèce et sur une partie imposante de l'Empire romain. Paul se retira pendant des années dans l'isolement, la prière et sans doute l'étude avant de se présenter à Jérusalem aux apôtres, même s'il reçu t le baptême à Damas aussitôt après sa conversion. C'est qu'une véritable conversion ne consiste pas dans un coup de foudre, dans une illumination instantanée, dans un retournement subit. Elle marque bien plutôt, si du moins elle est authentique et non pas une simple émotion sans lendemain, ou une illumination trompeuse, donc passagère, le début d'un long cheminement, le commencement d'un difficile travail sur soi qui demande des années pour s'accomplir. Il ne suffit pas d'avoir été touché par la grâce, comme on dit, encore faut-il se laisser transformer, "convertir" justement, retourner jusque dans les profondeurs de sa chair et de son esprit par l'Esprit de Celui que l'on a soudain découvert avec stupeur et étonnement. Il faut donc se laisser peu à peu remodeler, ou encore il faut intérioriser le message entendu, se l'approprier.

Et l'on peut dire en un sens que Paul va passer sa vie à scruter cet insondable Mystère de l'Amour de Dieu pour l'humanité qui l'avait tout à coup foudroyé près de Damas. Il va mettre en œuvre toute sa culture juive antérieure dont nous savons à quel point elle fut profonde et savante au service de sa foi chrétienne ; il va se laisser progressivement pénétrer par la hauteur, la profondeur, la largeur de cette Sagesse jusqu'alors cachée et soudain révélée en Jésus-Christ, ou plutôt il va s'abandonner avec toute son intelligence dans les abîmes de la science de Dieu, comme il l'écrit dans sa Lettre aux Romains (11, 33). Et sans cet immense travail, aurions-nous les traces de sa prodigieuse intelligence du Mystère chrétien tel que nous le trouvons consigné dans ses écrits ?
Ainsi la conversion de Paul ne fut pas qu'un foudroiement instantané : elle fut sa vie même qu'il décrit d'ailleurs comme un combat continu et acharné, sans doute jamais achevé, et en effet comment achèverait-on la tâche de sonder la richesse et la sagesse de Dieu ?

Voilà qui est pour nous un bel enseignement. Vous le savez, l'Eglise catholique se méfie de ces conversions instantanées faites sur les places publiques, et en quelque sorte à la criée : illumination émotive souvent sans lendemain ou créatrice de ces fanatiques qui colportent des slogans comme d'autres affichent des mots d'ordre publicitaires. L'Eglise est fidèle à l'idée évangélique de la semence ou du grain de blé qui mûrit lentement, qui donne du fruit sur le long terme, ou du levain qui fait progressivement lever la pâte, et sans tapage. La conversion, toute conversion est un long combat. Et nous qui sans doute n'avons pas connu de chemin de Damas, nous avons aussi ce combat à mener, à nous approprier le message, à approfondir la sagesse de Dieu et son amour sur nous. Nous ne sommes pas chrétiens une fois pour toutes, nous avons à le devenir, à cultiver notre intelligence de la foi, à laisser mûrir en nous les fruits de notre baptême.

Le faisons-nous ou vivons-nous de ce qu'on appelle "la foi du charbonnier" ? Tirons-nous réellement partie de toutes les possibilités que nous offre l'Eglise, et singulièrement nos paroisses en matière de formation, d'information, de conférences, de lectures bibliques ? Sommes-nous conscients que la conversion, la nôtre ou celle de Paul, c'est l'affaire d'une vie, et donc une affaire jamais close ? Grandeur de la vie chrétienne qui appelle la croissance permanente, la transformation de soi, la découverte des richesses de la foi, bref la conversion sous la conduite de l'Esprit et au sein de nos communautés ecclésiales.

Puissions-nous donc admettre que la conversion de saint Paul que nous commémorons en ce dimanche, n'est pas seulement un coup d'éclat exceptionnel et stupéfiant, mais qu'elle nous rappelle que toute sa vie fut, que la vie de tout chrétien n'est qu'une conversion permanente, jusqu'à ce que Dieu lui-même nous transfigure à son image et à sa ressemblance dans la vie éternelle.
 


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