Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Homélie             

                                                                                             

Dédicace de la basilique du Latran A                                                                  8 novembre 2008

Père Marc Rastoin, jésuite                                

 

Ezékiel 47,1-12 ; Psaume 45 ; 1 Corinthiens 3,9-17 ; Jean 2,13-22

 

Les lectures nous dessinent une trajectoire limpide. Où Dieu habite-t-il ? Dieu réside dans ses créatures. Dans un Temple de pierre ? Non plutôt dans le cœur de ses fils… Le Temple c’est nous. Mais une deuxième question apparaît : Dieu est source de vie mais comment accéder à la source ? D’où surgit-elle ?

         Ezékiel avait eu la vision d’une source jaillissant du Temple messianique de Dieu. Ce Temple, c’est le Messie. Il est la véritable source. C’est pourquoi à Jérusalem, « le dernier jour de la fête, le grand jour, Jésus, debout, s’écria : ‘Si quelqu'un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive, celui qui croit en moi !’ selon le mot de l’Écriture : ‘De son sein couleront des fleuves d'eau vive’ » (Jn 7,37-38). Verset que nous pouvons aussi ponctuer: « Celui qui croit en moi, selon le mot de l’Écriture, ‘de son sein couleront des fleuves d'eau vive’  ». Cette source n’est pas extérieure à nous-mêmes : elle est en nous, elle surgit en nous. Peu d’années après cet évangile, St Ignace d’Antioche écrivait : « il y a en moi une eau vive qui murmure et dit en moi :’Viens vers le Père’ » (lettre aux Romains 7,2). L’eau vive jaillissait en lui. Il y a cinquante ans une jeune juive de Hollande Etty Hillesum écrivait ces lignes dans son journal : « Mardi 26 août [1941] au soir. Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois je parviens à l’atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour. [Il y a des gens, je suppose, qui prient les yeux levés vers le ciel. Ceux-là cherchent Dieu en dehors d’eux. Il en est d’autres qui penchent la tête et la cachent dans leurs mains, je pense que ceux-ci cherchent Dieu en eux-mêmes] » (Etty Hillesum, Une vie bouleversée, Seuil 19952, p. 55). Elle parle de puits mais ce puits est une source. Elle sait que ce puits est en elle et non en dehors d’elle. Et en effet le Christ a promis que la source qu’il était lui deviendrait source en nous : « Qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif ; l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d'eau jaillissant en vie éternelle » (Jn 4,14). C’est donc en nous qu’il faut chercher…

         Comme nous avons du mal à rejoindre cette source ! Combien de fois nous cherchons hors de nous une source qui se cache pourtant en nous ! Alors que le Temple de Dieu, finalement c’est nous… Alors, ne vivons pas à la surface de nous-mêmes… Ne laissons pas notre demeure devenir une maison de trafic. Descendons chercher cette eau qui devient en nous source jaillissante pour la vie. Etendons nos racines pour puiser cette eau qui donne la vie. Alors nous pourrons porter des fruits et des feuilles qui guérissent et réconfortent. Ayant reçu du Christ l’eau qui vient du Père, nous pourrons réconforter à notre tour. Oui nous sommes des arbres : nous avons des racines et cependant nous marchons… Comme l’a dit de façon prophétique l’aveugle guéri par Jésus : « J’aperçois les gens, je les vois comme des arbres, mais ils marchent » (Mc 8,24). Oui nous sommes des marcheurs, des êtres mobiles mais nous sommes aussi, et surtout, des arbres aux racines invisibles. Sans racines, nous ne sommes rien ; sans racines, nous sommes fétus de paille emportés à tous vents. Nos racines sont souvent peu profondes, nous allons en dehors de nous, bien loin, chercher une eau qui ne désaltère pas. Plus nous irons en nous-mêmes, plus nous pourrons retrouver la source. Notre foi nous invite à descendre au-dedans de nous. Le Christ source nous appelle à être nous-mêmes source pour nos frères.

Notre foi accorde à notre être une profondeur, inouïe, insoupçonnée. Elle nous invite à faire taire les rumeurs superficielles, à creuser notre goût de Dieu, à accepter de nous voir comme un être unique - corps et âme indissociables - que Dieu aime et veut sauver dans son entier. Pour que l’arbre pousse, il a soif d’eau vive, de vie intérieure. Cette vie intérieure qui est si menacée dans notre temps comme le disait prophétiquement Bernanos en 1947 : « Cette vie intérieure contre laquelle conspire notre civilisation [inhumaine] avec son activité délirante, son furieux besoin de distraction et cette abominable dissipation d’énergies spirituelles dégradées, par quoi s’écoule la substance même de l’humanité°» (Georges Bernanos, L’heure des Saints, Œuvres complètes, vol 3, La Pléiade 1995, p. 1382). 1947… Que dirait-il aujourd’hui ?

         Que le Seigneur Jésus nous donne de boire l’eau « de notre propre puits » (cf. Pr 5, 15), car la source qui s’y cache procède de lui. Alors nous deviendrons des êtres de profondeur et non de surface, des arbres verts porteurs de fruit, non des arbustes desséchés, alors nous serons comme des arbres « dont le feuillage ne se flétrit pas et dont les fruits ne manquent pas », alors nous serons semblables au Christ source et Temples de son Père. Amen.

 


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