Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


                                                                                             

Epiphanie (A)                                                                                                   6 janvier 2008

Père Pierre Faure,  jésuite                                                                

      

Ils en ont eu du succès ces mages… « venus d’Orient pour se prosterner devant le roi des juifs qui vient de naître » ! Que de traditions appuyées sur ce récit, alors qu’il n’est rapporté que par l’évangile de saint Matthieu ! Succès populaire de la galette des rois, bien sûr, qui semble traverser les années imperturbablement...  Mais surtout enrichissement progressif du récit. D’abord les mages, sorte de sages astrologues, vont être appelés rois. En effet très tôt dans l’Eglise on appliquera aux mages les versets 10 et 11 du Psaume 71 que nous avons chanté : « Les rois de Tarsis et des Iles apporteront des présents. Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande. Tous les rois se prosterneront devant lui, tous les pays le serviront. » Au 5ème siècle on précise que ces rois mages sont au nombre de trois puisque Matthieu précise qu’ils offrent trois présents : l’or, l’encens et la myrrhe. Et peu à peu on leur trouve même des prénoms à consonance persane. Une tradition nous dit que l’un est blanc, l’autre jaune et le troisième noir, symbolisant ainsi l’ensemble de l’humanité. Une autre version propose un jeune homme, un homme d’âge mûr et un vieillard. On raconte aussi que leurs trois corps sont transférés de Palestine à Constantinople, puis à Milan. Enfin, on peut aujourd’hui les vénérer comme des saints dans un magnifique reliquaire au cœur de la cathédrale de Cologne en Allemagne.

Mais on peut se demander si les mages n’ont pas été victimes de leur succès, au point qu’on a perdu de vue la raison profonde de leur place dans l’évangile de Matthieu, et du coup de leur place dans notre propre foi au Christ.

Pour commencer, le mot Epiphanie peut nous guider. Il veut dire manifestation. Manifestation du Christ aux païens, à ceux qui ne connaissent pas la promesse de Dieu à Israël. Et les mages sont ici la figure de ceux qui cherchent Dieu avec droiture. Par eux Matthieu veut nous rappeler que le Messie envoyé par Dieu est pour toute l’humanité. Sans frontière et sans exception. Déjà la promesse faite par Dieu à Abraham l’annonce : « Par toi se béniront toutes les familles de la terre ». Pour tous les hommes. De tous les temps. C'est-à-dire innombrables. Et comme la Bible est concrète, elle donne trois images pour faire comprendre cela. Dieu promet à Abraham une descendance aussi nombreuse que ce qu’on ne peut pas compter : les grains de poussière sur la terre, les étoiles dans le ciel, et les grains de sable au bord de la mer.

Isaïe, le plus grand des prophètes, rappelle cette promesse à temps et à contre temps. Nous l’avons entendu (chapitre 60) : « Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois vers la clarté de ton aurore ». Et beaucoup pensent alors à la lumière de l’étoile qui guidait les mages.

Jusqu’à Saint Paul, le pharisien, qui exprime avec génie l’universalité du mystère du Christ (Ephésiens 3) : « Ce mystère c’est que les païens sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Evangile. »

Et à chaque génération dans l’Eglise il faudra ouvrir les portes au Christ. Ouvrir les communautés à l’accueil des nouveaux croyants. Ouvrir l’Eglise aux nations et aux cultures inconnues d’elle. Elargir l’espace de la tente familiale, quitte à sentir les courants d’air, le frottement des différences, et à être moins au chaud entre vieux chrétiens.

Comme exemple de cet élargissement, permettez-moi de citer ici la Compagnie de Jésus fondée par saint Ignace à Paris. Lundi matin, à Rome, s’ouvrira la 35ème Congrégation Générale qui réunit 225 délégués de tous les points du globe, dont plus de la moitié des pays du sud. Avant d’élaborer des orientations pour l’avenir de la mission des jésuites, ils auront comme premier travail d’élire un nouveau Père Général. Et ils auront devant les yeux la répartition actuelle des 19000 jésuites. Cette répartition, à son niveau, nous dit quelque chose du franchissement des frontières par la promesse de Dieu dans le Christ.

En tête, les 3700 jésuites en Inde. Puis les 3000 jésuites des Etats-Unis. Et si les 28 pays de la vieille Europe totalisent presque 6000 jésuites, dont 580 en France, les 33 pays d’Asie en comptent 5500 (Inde comprise).

Depuis que les mages sont venus d’Orient jusqu’au Christ, la Bonne Nouvelle du Christ a été portée par ses témoins jusqu’aux extrémités de la terre. Que cette Bonne nouvelle nous rende heureux de parler de notre foi et de la faire connaître, déjà là où nous sommes. Et vraiment heureux d’être membres d’un Christ sans frontières.