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Jeudi Saint
20 mars 2008
Père
Laurent Basanèse, jésuite
Exode 12, 1…14 – Psaume 115 – 1Corinthiens 11, 23-26 – Jean 13, 1-15
Nous approchons du Jour où nous allons fêter notre Passage, notre
victoire sur la mort et le péché, et voici que le Christ va être
trahi, livré ; nous allons fêter notre relèvement, et le Christ nous
demande de plier le genou et de l’imiter dans son abaissement : «
C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez vous
aussi, comme j’ai fait pour vous. » Quel est ce paradoxe ? Pourquoi
l’abaissement, l’humiliation ? Pourquoi Jésus parle-t-il de « sang
versé » et de trahison au moment où son amour est le plus manifeste,
au cours d’un repas si solennel où Il se donne dans le pain et le
vin ? Il aurait été apparemment « plus correct » de ne rien dire de
la Croix qui s’annonce, pour laisser les disciples se rassasier une
dernière fois de la présence du Seigneur, et commémorer dans la joie
leur libération de l’esclavage en Egypte. D’ailleurs, Jésus avait
annoncé sa Passion à plusieurs reprises ; était-il vraiment
nécessaire de revenir sur ces paroles douloureuses et mystérieuses,
au risque de « gâcher la soirée » ? Le problème avec les chrétiens –
pouvons-nous entendre dire – c’est justement qu’ils ne savent pas
faire la fête : leur joie est bien laborieuse, elle est trop marquée
par la gravité de l’existence ; le problème, c’est la Croix, la
Croix présente même dans les moments les plus précieux de communion
avec Dieu. Ne pourrait-on pas l’éviter ?
Et puis il y a cet exemple à imiter – « Vous devez vous laver les
pieds les uns aux autres »… – : encore un précepte bien difficile à
comprendre et à mettre en pratique au quotidien ! On veut bien le
rappeler une fois par an de manière rituelle (et on trouve cela
beau), ou essayer de le vivre dans une association charitable en se
mettant « au service » (et on se satisfait de quelques heures prises
sur un emploi du temps chargé) ; mais de là à ce que le commandement
de l’amour soit le critère qui gouverne la vie des hommes en
société, c’est exagéré et déraisonnable, comme trop souvent dans
l’Evangile… D’ailleurs, pourquoi toujours plier le genou, à quoi bon
s’abaisser à ce point, s’il existe d’autres moyens plus rapides,
plus efficaces et plus valorisants pour faciliter le vivre-ensemble
? Servir : oui, toute proportion gardée ; s’oublier et donner sa
vie… on y réfléchit à deux fois.
Et pourtant nous sommes là au cœur de la vie chrétienne : si vous
vous comportez comme les autres hommes, nous dit Jésus dans le
Sermon sur la montagne, que faites-vous d’extraordinaire ?
De fait, tout homme quelque peu religieux désire être « en accord »
avec Dieu, entrer en communion avec Lui, accomplir sa volonté,
demeurer dans son alliance ; et pour cela, il multiplie les
offrandes, les sacrifices, les efforts, les rites, attendant en
retour une bénédiction, une lumière sur sa vie. Le culte chrétien
est tout différent : non pas une cérémonie, au cours de laquelle on
perpétuerait le souvenir d’une belle histoire, ni même un exemple à
suivre que l’on essaierait vainement de plaquer sur sa vie sans trop
savoir pourquoi, mais une transformation permanente et existentielle
de sa vie à cause du Christ qui s’est fait semblable à nous en
descendant au plus bas. Il a connu les pires épreuves que puisse
connaître un homme – trahison, abandon, reniement, procès inique,
condamnation injuste, coups et dérisions, flagellation, crucifixion
– et Il n’a pas cessé d’aimer (Il s’est même « fait péché » pour
nous dira saint Paul) ; Il a offert cette existence rejetée dans une
prière intense au Père, pour nous, et Il a été exaucé. A cause de
cela, tout homme qui met sa foi en Lui est en communion avec Dieu,
quelle que soit son histoire, autant qu’il fait de sa vie chahutée
la « matière » principale de son offrande. Il ne s’agit plus de
consumer, en passant par le feu, taureaux et béliers pour espérer
accéder à Dieu, mais bien plutôt de transformer son existence au
moyen de la charité, de changer sa vie par de véritables «
sacrifices spirituels » grâce à la charité, vrai feu du Ciel,
l’Esprit même de Dieu.
C’est cela le sacerdoce du Christ que nous fêtons ce soir. En
accomplissant pour nous ce qu’aucun acte humain ne pouvait
atteindre, Il nous a mis en relation personnelle avec le Père. Notre
seul effort consiste désormais à « briser le cours de notre vie
passée » comme le dit saint Basile le Grand, en plongeant dans la
mort du Christ, en vivant de notre baptême, et en nous nourrissant
de son Corps et de son Sang. Notre joie sera alors profonde, pas du
tout superficielle, car enracinée – par la Croix – dans la réalité
de la vie ; par elle, nous pourrons à notre tour mettre les hommes
en relation avec Dieu, chacun selon sa vocation, et le monde
connaîtra alors le vrai sens de la fête.
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