Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Homélie             

                                                                                               

Jeudi Saint B                                                                                             9 avril 2009

Père François Boëdec, jésuite           
 

Peut-être ce soir, frères et sœurs, nous tenons-nous devant la scène du lavement des pieds avec une certaine retenue mêlée de respect pour le dévoilement du divin qui s’opère devant nos yeux ; avec aussi la conviction intime, que ce qui se passe concerne profondément chacun et chacune.

La beauté de la liturgie ne doit pourtant pas nous faire oublier que les choses ne vont pas toujours de soi, que ce Dieu qui nous rassemble ce soir est aussi celui – avouons-le – qui souvent nous fatigue, peut-être même exaspère une part de nous-mêmes. Pas d’abord, parce que nous le trouvons parfois sourd à nos appels,  mais surtout, parce que nous avons du mal à admettre, à reconnaître qu’il est différent de ces images dans lesquelles il nous est rassurant de l’enfermer. Il y a toujours en nous cette part plus ou moins grande qui résiste, refuse, devant l’inversion totale de l’ordre des choses que vient accomplir le Christ, et qu’il manifestera à la face du monde sur la Croix.

Ne sommes-nous pas tentés parfois de remettre Dieu à distance, là haut, d’où il n’aurait jamais dû descendre, et nous en bas, lui apportant quelques offrandes et sacrifices de temps en temps, en espérant qu’il nous reconnaisse pas et ne nous demande quelque chose. Car enfin, si Dieu, le Dieu tout puissant, Maître et Seigneur, lui le Créateur du Ciel et de la Terre, commence à faire le travail des serviteurs, vraiment où allons-nous ? 

Pierre a bien compris cela. Et il résiste. Ce que lui dit Jésus est impossible à accepter, impossible à comprendre. Il proteste, il refuse : « Tu ne me laveras pas les pieds, non jamais ! ». Non seulement la fierté, mais aussi la générosité de Pierre achoppent à ce signe du Messie. Ce Messie qu’on attendait depuis si longtemps, qui allait rétablir la Royauté en Israël, voilà qu’il se met à genoux devant lui ! Vraiment Jésus dépasse les bornes. Et ce n’est sûrement pas ainsi qu’il arrivera aux portes du pouvoir.

 Pierre oublie, comme nous souvent, que l’abaissement, la faiblesse, la lâcheté, le refus d’aimer, le péché, n’étaient pas, au commencement, la part de Jésus. Au contraire, ils étaient notre part, et c’est Jésus qui est venu nous rejoindre jusque-là. S’il s’agenouille devant Pierre pour lui laver les pieds, c’est précisément pour lui signifier qu’il veut s’abaisser jusque là, tout simplement parce que Pierre, comme nous, en est là, même s’il pense le contraire, et qu’il a bel et bien besoin qu’on lui lave les pieds. Et il lui faudra encore son reniement dans quelques heures, et l’évidence criante de sa misère, pour que Pierre puisse vraiment rejoindre Jésus là où celui-ci l’attend depuis toujours. Là où Jésus nous attend depuis toujours, car nous savons bien que nos vies, d’une manière ou d’une autre, ressemblent à celle de Pierre. Jamais totalement libérées, jamais totalement clairvoyantes et consentantes. Jamais totalement confiantes et données. Voulant nous assurer de tout, de nos biens et de notre avenir. Voulant contrôler et dominer, sous une forme ou sous une autre, assuré dans nos certitudes, veillant à ce que rien ne remette en cause l’ordre que nous avons décidé pour notre vie, et celui de notre petit monde.

Aurions-nous peur de Dieu ? Certes, si nous sommes ici ce soir, c’est que déjà nous avons fait route avec lui, et que nous sommes, y compris dans les épreuves, attirés et rejoints par ce Dieu si déroutant. Mais nous savons aussi qu’il y a des tas de recoins en nous, où vient nicher la peur, sœur jumelle du doute. Peur de nous approcher trop près de lui, et de nous laisser approcher par lui. Peur de nous faire avoir par des promesses trop belles. Peur que cet amour capable de faire reculer la mort ne soit pas au rendez-vous de nos vies. Peur de voir nos plans remis en cause. A moins que ce ne soit aussi, cette crainte de ne pas être à la hauteur d’un tel projet, forcément sur-humain ? C’est peut-être un peu de tout cela qui nous habite certains jours, frères et sœurs.

Heureusement, Dieu est têtu dans son amour. Heureusement, Dieu est libre, plus grand que notre cœur, plus large que notre esprit, plus ouvert que toutes nos étroitesses. Il vient et revient dans nos vies, et dans celles du monde, pour redire le seul signe qui puisse nous sauver de cet enfermement-là. Et pour cela, Dieu a payé le prix fort. Il a tout donné, il s’est donné lui-même.

La première lecture que nous avons entendue explique comment à l’occasion du repas pascal, le peuple juif se remémore sa libération de l’esclavage. Cette mémoire n’est pas un simple retour en arrière dans le passé, mais elle actualise l’événement de la libération pour aujourd’hui. Eh bien, il en est de même pour nous. Ce jour est pour nous un mémorial. Mémorial de ce Dieu qui s’agenouille devant nous pour nous révéler qui nous sommes, et nous libérer à notre tour. « Afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous ». En d’autres termes, la vraie mémoire du Christ, c’est la charité.

Qu’allons-nous faire de cela, frères et sœurs ? L’oublier bien vite, sauter ces versets qui dérangent pour se hâter vers la fin de l’histoire et retrouver enfin la grandeur et la gloire du Ressuscité, apparemment moins dérangeantes ? Et puis, que faire dans une société où le mot de service n’est guère à la mode aujourd’hui. Un service – sans jeu de mots – devenu souvent minimum  de peur qu’il ne devienne signe de faiblesse.

Pourtant, frères et sœurs, il n’y a pas d’autre chemin vers Dieu, il n’y a pas d’autre chemin vers la vie que celui du service. A chacun, - et cela n’est pas si difficile - de repérer dans les lieux de sa vie, professionnelle, familiale, affective, communautaire, comme dans la vie politique, sociale, économique ecclésiale, ce qui est appel au service, à la charité, à l’engagement, sans tapage, mais avec le discernement et le courage du quotidien. Sans doute, nous faut-il apprécier là où nous exerçons un pouvoir et une responsabilité, - et nous en avons tous, si petits soient-ils. Voir en quoi, sans naïveté, ils sont lieux de service. Et ainsi entrer dans cet étonnant mystère de l’eucharistie qui conduit  – comme le dit si bien Maurice Zundel – à « faire de l’amour de l’homme, le test, le critère, la pierre de touche de l’amour de Dieu ». Cela nous conduira parfois à une certaine obscurité, à une certaine mort. Pourtant, nous ne perdrons rien en route, mais nous nous découvrirons, au fur et à mesure, parfois étonnés, de plus en plus libres et vivants. C’est là que se révèle la grandeur de Dieu, la nôtre aussi, à son image.

Frères et sœurs, alors que s’impose avec force dans la conscience de nos contemporains que les vraies solutions des enjeux de nos sociétés ne viendront pas d’abord de l’économie et de la finance, demandons au Christ, du fond de notre cœur, quel que soit ce qui nous habite ce soir, d’entrer de plus en plus dans ce basculement qu’il inaugure en ce jeudi saint. Et d’ouvrir ainsi de manière définitive, pour chacun et pour notre monde, les portes d’une vie nouvelle.


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