Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


                                                                                             

Jeudi Saint (C)                                                                                                                    5 avril 2007    

Père Thierry Anne,  jésuite.

 

Jean 13, 1-15

Permettez-moi de vous partager un souvenir personnel pour commencer : j’étais en Algérie, à Alger même, lorsque je prononçais l’homélie en la fête du Jeudi Saint, il y a deux ans. Ces lieux et circonstances m’aidèrent grandement à mieux comprendre la spécificité de ce geste du lavement des pieds.

En effet, j’avais été frappé par l’importance des ablutions rituelles, avant chaque prière, en ce pays, où la religion majoritaire est l’Islam. Le temps considérable que chaque croyant passe à se laver soigneusement avec de l’eau ou du sable, avant de pouvoir commencer à prier. Place si visible dans les mosquées des réserves d’eau et des cuvettes. L’eau, les ablutions sont ainsi presque aussi tangibles que les appels à la prière lancés sur la ville, 6 fois par jour.
Considérer l’importance de ces ablutions, non seulement en Islam aujourd’hui, en Judaïsme au temps de Jésus, sans parler de l’importance de l’eau dans l’Hindouisme, souligne la transformation que Jésus provoque sur le geste rituel des ablutions.

Avec cette scène du lavement des pieds des disciples, nous n’assistons plus à un lavage des parties du corps en vue de la purification réelle ou symbolique du cœur.
Il ne s’agit pas non plus d’un geste qui marque la séparation entre le profane et le sacré : en Islam ou en Judaïsme au temps de Jésus, en effet, il importe de ne pas faire entrer dans le lieu de la prière des poussières ou impuretés du monde profane. Nous pouvons à ce propos nous remémorer Moïse au buisson ardent qui retire ses chaussures.

Jésus Christ engage ainsi une nouvelle perspective, perspective chrétienne qui n'est pas d’abord celle de la pureté.
Ici, le Christ enrichit plutôt la tradition venant d’Abraham qui honore ses trois mystérieux visiteurs à Mambré (Gn 18), lorsqu’il les soigne et leur offre un superbe repas.

Cette transformation du rite de l’eau est en pleine cohérence avec l’ordonnancement de la dernière Cène que Jésus a voulu ainsi jusque dans ses détails. La dernière Cène met en valeur une nouvelle posture :
Jésus ne fait pas figure d’un maître qui préside le repas avec splendeur et hiératisme,
ni non plus celle d’un maître qui fait entendre ses derniers commandements sous forme de lois incontournables
mais figure d’un maître aux pieds de ses disciples.
Un maître qui sert et qui appelle au service.

Nous pouvons en déduire trois enseignements.

1) Nous ne regarderons jamais assez vers le bas, pour retrouver Dieu !
Nous connaissons tous le mouvement christique : du haut vers le bas, puis du bas vers le haut. C'est le mouvement de l'Incarnation puis de l'Ascension. Il est magnifiquement exprimé dans l’Hymne aux Philippiens (Ph 2, 6-11) : « lui qui est de condition divine (…) prenant la condition de serviteur (…) il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix. C’est pourquoi Dieu la souverainement élevé (…) ».

Ce qui importe dans ce mouvement, pour nous qui nous débattons sur terre aujourd’hui, c'est l'Incarnation beaucoup plus que l'Ascension. Car même si Jésus Christ, le Fils, a rejoint sa condition divine glorieuse, son cœur, le cœur de Dieu est resté en bas.

Jésus Christ a vécu au milieu des gens. Le Dieu de Jésus Christ a aimé les gens de petites conditions.
Il a marché tous les jours dans les rues populeuses des villes et villages.
Il a rencontré les cœurs meurtris par le deuil, la marginalisation, le handicap, la maladie, la souffrance affective, le doute vocationnel, la difficulté des choix à opérer.
Oui, le Dieu de Jésus Christ que nous célébrons aujourd'hui est le Dieu qui se fait proche des pauvres et qui se met à leur service.

2) L’expression de l’amour seul
Le week-end dernier, alors que nous marchions en pèlerinage des étudiants vers Chartres, nous avons contemplé lors de la veillée de notre route, une superbe mosaïque. Elle habille les murs d’une chapelle privée du Pape et représente d’une part le lavement des pieds et d’autre part le geste de la pécheresse qui essuie de ses cheveux les pieds de Jésus.
Ce rapprochement est fulgurant. Le créateur de cette mosaïque, le jésuite Marko Ivan Rupnik, donne à voir ces deux scènes autour d’une même table.
Cette femme, avant l’heure, a fait ce que Jésus a invité ses disciples à continuer après lui : laver les pieds des autres.
Or, il est une autre scène qui est à rapprocher encore de ces deux-là : celle qui se déroule à Béthanie : Marie, sœur de Lazare, l’ami que Jésus a fait sortir du tombeau, brise un flacon de parfum rare et précieux.
Cette femme le fait par amour débordant pour Jésus. Elle a pressenti la fin proche de Jésus. Nous sommes-là du côté d’un geste d’amour où la folie est de mise.
Ce que Jésus nous invite à continuer après lui est de cet ordre :
non pas, un geste par devoir, tel le serait un geste rituel, un geste à opérer selon la loi.
Mais, un geste à inventer au gré des circonstances. Un geste qui part du cœur, beaucoup plus que de la volonté propre.

3) Un élan vers la joie
Parmi nous ce soir, Charles, un étudiant de Sciences Po, recevra le corps et le sang du Christ pour la première fois.

C’est dire si cette célébration est une fête pour lui… pour nous aussi. Chaque fois, que nous allons communier, il nous est fait une grâce. Ce devrait être un moment de bonheur.

- Certes, nous entrons dans le triduum pascal, mémorial de la Passion de notre Seigneur.
- Certes, cette scène du lavement des pieds correspond pour les disciples aux derniers instants de proximité avec Jésus leur maître et ami ; s’approche pour eux le temps du deuil.
- Certes, notre Dieu a dû aller jusque là pour nous, à cause de nous.

Mais, ceci est éminemment une fête.
La fête du Christ qui prend sur lui notre péché, au nom du Seigneur tout puissant ;
qui prend sur lui tout ce que nous ne pouvons pas assumer seuls ;
qui nous engage dans la communion, même si nous ne sommes ni purs, ni saints (encore).

Conclusion
La dernière Cène,
le lavement des pieds,
la communion eucharistique ;
en une seule expression, nous pourrions les confesser comme notre désir d’avancer vers la communion en plénitude.