Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Homélie             

                                                                                               

Vingt-septième dimanche B                                                             dimanche 4 octobre 2009

Père François Boëdec, jésuite                                                           dimanche de rentrée

Marc 10, 2-16

Frères et Sœurs,

Il est assez facile d’imaginer la scène dont nous venons d’entendre le récit. Jésus est sans doute en train d’enseigner. Des pharisiens se sont mêlés à la foule. Et brusquement ils l’interrompent, et « pour le mettre à l’épreuve » lui posent une question. Leur demande a dû surprendre car tout juif pieux de l’époque aurait pu donner la réponse. Et Jésus les renvoie d’ailleurs à la Loi de Moïse qu’ils énoncent sans hésitation ; mais c’est la position de Jésus sur ce sujet délicat qu’ils désirent entendre : « Moïse a certes permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation, mais toi que dis-tu ? » Pour casser l’autorité de Jésus, les pharisiens cherchent, par leur pseudo-question, à mettre Jésus en opposition à la Loi. Le piège est clair : si Jésus récuse la répudiation, il se prétend supérieur à Moïse ; s’il l’accepte, la preuve est faite qu’il n’est qu’un beau parleur qui, malgré les apparences, n’enseigne rien de neuf.

Ce passage de l’Evangile que nous propose l’Eglise en ce dimanche où nous voulons davantage marquer notre désir de faire communauté ici à St Ignace, peut nous sembler difficile à entendre alors que nous aspirerions peut-être à plus de légèreté. Nous voilà d’un coup renvoyés à la vie, la vie bien concrète, celle où nous éprouvons tous les jours la distance qui existe entre ce que nous voulons vivre et ce que nous vivons réellement. C’est oublier que la Parole de Dieu nous touche toujours aux points sensibles de notre existence, dans nos désirs, nos attentes, nos échecs et nos joies. C’est là où Dieu veut nous rejoindre et nous parler. Et il n’y a pas à chercher loin ce matin pour nous sentir concernés par le sujet de l’échange avec les pharisiens. Chacun de nous connaît des personnes séparées ou divorcées, ou divorcées puis remariées : au sein de nos familles, la plus proche parfois, parmi nos amis et nos collègues de travail. Certains parmi nous ont peut-être le cœur encore meurtri d’un échec affectif, amoureux qui a partagé leur vie en deux. Et au-delà de la question même du mariage, c’est bien notre vie relationnelle, notre capacité à aimer et à être aimé, à durer, à consentir, à donner, qui est d’un coup mis en lumière par cet évangile.

Je crois qu’on aurait tort de ne voir dans ce que dit Jésus à propos du couple que de simples consignes morales. Si morale il y a, elle est seconde. C’est de genèse qu’il s’agit d’abord. La genèse de ce qui fonde notre humanité. Le Christ nous renvoie au commencement, c'est-à-dire à ce point de surgissement où la création devient humaine. Par le désir de Dieu et par la Parole. Dieu, en effet, n'est pas une individualité close sur elle-même, mais un être qui est puissance d'expression de soi, un Dieu Trinité, communion d’amour, échange permanent, et comme telle source de relation, tourné vers un vis-à-vis qu'il s'est donné. En même temps qu’il crée la différence et l’altérité, Dieu désire la rencontre.

Pas étonnant dès lors, que, créés à son image, nous découvrions inscrits au cœur de chacun cet appel à vivre la relation comme le lieu d’épanouissement de notre être, dans la complémentarité et l’unité. Pas étonnant non plus que l’altérité reliée de l’homme et de la femme illustre et récapitule toute altérité, que le lien entre époux acquiert ainsi une valeur singulière, et que l’apôtre Paul dans sa Lettre aux habitants d’Ephèse fasse découvrir combien l’union de l’homme et de la femme parle si profondément de ce mystère amoureux de l’union du Christ et de l’humanité par son Eglise (Ep 5, 31-32). En cela, l’expérience de l’amour humain peut être le lieu d’une véritable expérience spirituelle, et nous dit parfois mieux que beaucoup de grands discours théologiques ce qu’est véritablement Dieu.

Mais pour accéder à la relation, encore faut-il parler. Et de juste manière. Adam - nous l’avons entendu dans la 1ère lecture de la Genèse - n’accède à sa propre parole – qui caractérise l’être humain et le construit à la ressemblance de celui qui est Parole – qu’à partir du moment où il trouve en face de lui son vis-à-vis, la femme. Adam, l'humanité, balbutie sans ce vis-à-vis. Alors, nous dit le texte « le Seigneur Dieu fit tomber un sommeil mystérieux sur l'homme qui s'endormit ». A son réveil, Adam jubile en découvrant Eve. L'expérience du vis-à-vis naît donc d'une démaîtrise, manifestée ici à travers le sommeil. Pas de vraie rencontre dans la toute-puissance, dans la volonté de contrôler et de mettre la main sur l’autre, sur les choses, sur la vie.

Oui, frères et sœurs, nous pouvons entendre aujourd’hui cette parole de Dieu, pour notre vie personnelle et pour notre communauté que nous désirons former à St Ignace, comme un appel à la vie : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul ». Pour chacun, cette parole résonnera de manière personnelle et intime, au point où il en est, de sa vie, de ses choix, de ses engagements, de ses attentes. Au point où il en est de ces balbutiements, de ces tâtonnements, de ce qui dans nos vies est plus ou moins ajusté. Mais elle est aussi appel à prendre soin de l’autre, du tout autre, à prendre soin de ces liens qui font vivre, et à être des serviteurs de la communion. Avec douceur et miséricorde, lucidité et courage. Elle est appel enfin à veiller à la qualité de notre parole et à accueillir la vie donnée.

Frères et Sœurs, sur ce chemin d’humanisation, nous passons et passerons par des lieux que nous n’avons pas toujours désiré, et la croix sera peut-être certains jours au rendez-vous de nos existences. Puissions-nous en tout cela rester auprès du Dieu fidèle en sa Parole, qui n’a jamais renoncé à nous conduire, d’étapes en étapes, au-delà des tours et détours de notre existence, vers les lieux où il nous sera donné de mieux aimer et de porter le plus de fruits.
 


 


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