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Nuit de
Noël (A)
24
décembre 2007
Père
François Boëdec, jésuite
Frères et Sœurs,
Qu’est-ce qui, ce soir, nous a mis en route, quelle lumière nous a
conduits ? Qu’est-ce qui fait qu’il nous a paru important d’être ici
et pas ailleurs ? Peut-être, tradition et rites qui font de cet
instant de Noël un moment unique, un peu suspendu dans le temps, ne
sont pas étrangers à notre présence. Mais nous sentons bien, parfois
confusément, que ce n’est pas d’abord ça, que cette fête touche plus
loin, plus profond, qu’elle nous concerne au plus intime de
nous-mêmes et en même temps nous dépasse et s’adresse à plus large
que nous. Que le caractère unique, définitif, et par là-même grave,
de ce qui s’est passé une nuit - il y a longtemps - dans un coin
perdu et inconnu de l’Empire Romain, - et dont nous venons
d’entendre le récit - s’accorde mal avec la superficialité bruyante
et aguicheuse de nos sociétés marchandes. Quelque chose a basculé
sous le ciel étoilé de Bethléem ; désormais plus rien ne sera comme
avant. Et l’événement le plus important de l’aventure du monde s’est
fait loin des fausses lumières et des débauches de moyens.
Que vient nous dire Noël, aujourd’hui comme il y a deux mille ans ?
D’abord, que l’impossible, l’incroyable, s’est inscrit dans
l’histoire humaine. Dieu lui-même est venu prendre corps, est devenu
l’un de nous. Par son incarnation, Dieu a radicalement inversé les
images et les représentations idolâtriques que nous avions de lui,
celles d’un Dieu lointain, hors de l’histoire, qui jugerait le monde
en nous attrapant par le détour de nos limites et de nos fautes. Un
Dieu qui demanderait sans cesse sacrifices et totale soumission. De
telles images, – reconnaissons-le – restent parfois tapies au fond
de nous, prêtes à ressurgir, et à nous détourner de Celui qui est
venu sous les traits du plus fragile d’entre nous. Regardons
l’enfant de la crèche. Celui que contemplent sans peur les bergers
de Bethléem. C’est lui notre Dieu.
Cette nuit-là, le temps de la Création du monde a fait place à la
nouvelle Création. C'est le temps du Verbe. Le Verbe « était » dans
le monde depuis toujours, mais un jour il vint dans l'histoire. Dieu
avait déjà parlé par la création entière, puis par les Prophètes.
Maintenant il ne se contente pas de parler. Sa Parole vient, et dans
cette Parole il se dit tout entier, car cette Parole, c'est Lui. Et
par son Verbe fait chair, Dieu a dit son dernier mot, le plus
profond et le plus beau de tous, qu’il a inséré de manière
définitive au cœur du monde.
Ainsi le Seigneur de la création va désormais faire autre chose que
regarder du haut de son éternité l’écoulement de la vie, de nos
vies, très loin de lui. Non pas que Dieu cesse d’être lui-même, avec
toute sa gloire, mais désormais ce monde est autre chose que son
œuvre, c’est sa vie même. Dieu ne se contente plus de jeter un
regard sur le cours des choses d’ici-bas, le voilà impliqué lui-même
dans leur trame, et affecté tout comme nous par sa propre création,
tant il connait notre destin, connaît nos joies et éprouve nos
misères : la faim, la fatigue, les inimitiés, la peur de mourir, et
même précisément la mort, misérable et injuste, avec les voleurs.
Désormais, nous n’aurons plus à le chercher dans les profondeurs
infinies du ciel, où notre esprit et notre cœur risquent de se
perdre ; il nous est possible de le trouver ici dans ce monde où il
nous attend.
Que l’infini de Dieu ait ainsi choisi et assumé la finitude de notre
condition humaine, que la Vie ait assumé la mort, voilà bien, frères
et sœurs, la vérité la plus invraisemblable qui se dévoile ce soir
encore à nos yeux. Et qui projette sur nos existences d’aujourd’hui
une lumière particulière. Une lumière qui, seule, peut donner à nos
nuits quelque clarté, elle seule qui peut en faire de saintes nuits.
Ce soir, frères et sœurs, que nous soyons prêts ou pas, que les
soucis de la vie tiennent notre regard intérieur un peu éloignés de
la crèche ou pas, Dieu vient. A nouveau, il vient se dire à notre
monde. Il vient, même si notre société n’y pense plus, si on ne le
guette pas, si on ne l’espère plus. Même si on ne connaît plus les
raisons de la fête, et si on ne sait plus qui il est. Il vient et
passe au milieu de nos vies. Il vient pour dire que tout est encore
possible, que rien n’est écrit de nos histoires personnelles et de
celle du monde, et qu’on ne bâtit rien de vrai sans y mettre son
cœur et sa vie. Que la mesure de nos jours n’est pas dans le
clinquant des apparences, mais dans la vérité de nos existences,
jour après jour, toujours en recherche, en voie d’ajustement, en
acceptant les risques et les déplacements. Sans rien revendiquer
pour soi ni chercher la facilité ; mais en s’inscrivant dans la
tranquille confiance que le fruit vient en son temps… Il vient
s’inviter aux points fragiles de notre humanité, entre attente et
désir, pour manifester l’essentiel, et faire vivre en nous et au
milieu de nous - si nous y consentons - ce qui manque tant à nos
cœurs et à nos sociétés : la paix, la justice et la joie.
Oui, frères et sœurs, nous pouvons être dans la joie. Non pas une
joie fabriquée et de façade, mais cette joie simple et profonde qui
nourrit nos terres intérieures, une joie reçue dans l’accueil et la
mise en présence de Celui qui nous apporte la vie. Une joie qui
donne confiance et force, quel que soit notre âge et nos chemins de
vie, celle de savoir que celui qui est venu a décidé d’être avec
nous jusqu’au bout. Ce soir, frères et sœurs, avec l’enfouissement
de Dieu au cœur de notre humanité, commence la silencieuse et longue
germination qui éclatera à Pâques. Ce matin-là, un étonnant amour,
plus grand que notre cœur, fera reculer la nuit et gagner la
lumière.
« Voilà ce que fait l’amour invincible du Seigneur de l’univers
». Que cette fête de Noël, frères et sœurs, et la contemplation
ce soir de la naissance de Jésus, éclaire déjà nos vies de cette
lumière-là !
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