Homélie             

                                                                                                                                                                                                                                                            

Père Jacques Buisson (1928-2011)

Messe des obsèques à l'église St-Ignace

Homélie du Père Michel Farin, jésuite   

 Jeudi 29 septembre 2011

Le soir de ce même jour, le premier de la semaine. Pour St Jean, les récits de la résurrection de Jésus renvoient à ce premier jour de la Création où jaillit la lumière, selon le récit du premier chapitre de la Genèse.

Comme la lumière illumine les ténèbres, la résurrection de Jésus manifeste la victoire de l’amour créateur de Dieu sur toutes nos méfiances, nos refus et nos peurs qui nous enferment dans une défense mortelle contre le risque de la vie que Dieu nous donne.

Toutes portes closes, Jésus vient et se tient au milieu d’eux enfermés dans la peur. Il leur dit « Paix à vous », au nom de son Père et notre père. Comme un père prenant dans ses bras son enfant pour le tirer de la terreur du cauchemar.

Car il s’agit bien d’une peur enfantine, d’une peur archaïque tout au fond de nous, qui nous enferme dans un cauchemar en nous retirant la confiance en l’amour d’un Dieu qui nous créé, comme un Père, en nous donnant, dès la naissance, sa propre vie. C’est la peur d’Adam qui va se cacher et que Dieu cherche tout au long de l’histoire, jusqu’à ce qu’il le retrouve, comme son Fils, en ce nouveau premier jour, pour lui rendre la paix.

Cette peur, c’est la nôtre à chacun. Et cette joie d’être retrouvé, par delà la mort, c’est aussi la nôtre.

Jacques, comme chacun de nous, mais selon son histoire propre, a souffert toute sa vie de ce cauchemar d’enfant qui lui faisait craindre tout abandon à la vie comme une menace terrible.

Aucune raison, fut-elle théologique, aucun discours, fut-il spirituel, ne peut donner la paix au cœur de cette épreuve. Cela, Jacques le savait d’expérience et pouvait en témoigner  pour d’autres.

Jésus ne fait pas de discours à des disciples. Il leur montre ses mains et son côté. Les traces de la Passion deviennent signes d’amour, de reconnaissance et de joie. Seul l’Esprit Saint nous délivre du cauchemar et de l’horreur de la Croix.

Jésus leur dit alors de nouveau « Paix à vous ». Car il ne peut y avoir d’accusation en Dieu à l’égard de ses fils. De cela Jacques vivait, à son insu, dans la nuit. Il n’en voulait à personne. Je pouvais lui dire alors : c’est la marque de Dieu.

Et Jésus continue : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie ». Ayant dit cela, il souffle sur eux et leur dit : « Recevez l’Esprit Saint… »

Ici, je ne peux pas oublier  cette homélie que Jacques nous a adressée, un jour de Pentecôte. Il a commencé par un très long silence, comme souvent, puis, tout-à-coup, plongé malgré lui dans la parole il nous a dit : « l’Esprit Saint, c’est trois fois rien ! … »

Trois fois rien ce souffle de Jésus, comme il est rapporté dans le livre des Rois que nous avons entendu : Dieu n’était pas dans le tremblement de terre, dans l’ouragan et le feu, mais il est venu rencontrer Elie dans le souffle d’une brise légère, dans le bruit d’un fin silence.

C’est à ce « trois fois rien », qui ne s’impose jamais, que Jacques a suspendu sa vie en dépit de tous les doutes qui l’assaillaient. C’est dans l’expérience de ce fin silence qu’il a tenu dans une souffrance intérieure qui n’a jamais cessé.

Et c’est ainsi que Dieu lui a donné de pouvoir aider tant de se frères et sœurs en détresse, au long d’un accompagnement spirituel, de retraites et d’homélies qu’il a prononcées longtemps dans cette église-même.

Car Jacques entendait immédiatement l’imposture de raisonnements ou de discours qui ne pouvaient donner la paix quand n’y étaient pas engagés ces trois fois rien de l’Esprit Saint qui changent tout. C’est avec cette grâce douloureuse qui il a été envoyé en mission pour aider ses frères.

« Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. Jésus souffle sur eux et leur dit : Recevez l’Esprit Saint. Ceux à qui vous remettez les péchés ils leur seront remis… »

Les apôtres sont donc appelés à sortir de leur enfermement pour que ce souffle imperceptible de Jésus, devenu leur propre souffle, en cette nouvelle création, réalise ce miracle invisible ou pardon des péchés dans lequel ressuscite toute l’humanité…comme eux, Jacques a été appelé, chaque jour, à sortir de son enfermement pour donner le pardon des péchés à qui le lui demandait.

Ce souffle imperceptible qui, à travers lui, recréait tant de frères et de sœurs, ne lui a jamais manqué, dès que quelqu’un le lui demandait au nom du Christ. Mais lui n’en jouissait pas, sinon sous un profond silence, où souvent Jésus semble à des kilomètres comme l’a confié un jour St-Thérèse de Lisieux, dont Jacques était si proche.

L’une des dernières fois où j’étais près de lui à l’hôpital, il ne cessait de murmurer « je ne comprends pas…je ne comprends pas… » Puis, en silence, il me souriait.

« Heureux qui ont cru sans voir vu ». Cette béatitude que nous venons d’entendre et qui clôt l’Evangile de St-Jean, nous concerne tous. Elle a concerné Jacques et le concerne aujourd’hui éternellement. Tout ce que nous pourrions voir, au sens de St Jean, qui serait comme une preuve objective et extérieure pour la foi, Jacques ne pouvait y croire. Jacques finalement ne pouvait croire en rien, sauf à ce « trois fois rien » qui le tenait en vie sans qu’il y comprenne rien. Et de cela même il a témoigné au service de la paix chez beaucoup d’autres.

« Heureux ceux qui ont cru sans voir vu ». L’accomplissement de cette béatitude ne nous est promise qu’au-delà de la mort, par le ressuscité.

Comme l’a dit Marie à Bernadette, donc t Jacques était également très proche : « Je ne vous promets pas de vous rendre heureuse en ce monde, mais dans l’autre ». Aujourd’hui et pour toujours, selon cette promesse, Jacques ne peut être que bouleversé de joie par cette présence qui ne l’a jamais quitté, qui l’a désiré dès sa naissance, sans que jamais il n’ait vue, ni même ressentie.

A la suite des apôtres, il aura témoigné pour nous, non de la réussite d’une vie, mais de la résurrection intérieure d’une vie, chaque jour porté par le pardon, dans un Esprit qui, dans sa toute puissance n’est pourtant que trois fois rien, car il ne s’impose jamais.

  © Compagnie de Jésus