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Vigile
Pascale (A)
22
mars 2008
Père
François Boëdec, jésuite
Matthieu 28, 1-10
Frères et Sœurs,
La nuit que Marie Madeleine et l’autre Marie traversent, sans doute
avec tristesse et crainte pour se rendre au tombeau, cette-là nuit
ne nous est pas étrangère ; nous la connaissons. C’est celle que
nous affrontons, chacun pour notre part, quand nous ne voyons plus
clair dans notre existence, quand nous ressentons que la vie s’en
va, où qu’elle est tenue comme captive, quand la paix a déserté nos
cœurs et que se brouille l’avenir, quand parfois l’épreuve tombe sur
nous, et que la souffrance du corps ou du cœur semblent nous avoir
retirés du groupe des vivants. Nuit intime et combien personnelle,
mais aussi nuit de nos sociétés que l’argent et la consommation
aveuglent, au point de laisser peu à peu une partie de ses membres
se déshumaniser, nuit de ces peuples ballotés par la guerre,
l’injustice et la misère, qui semblent n’avoir jamais rendez-vous
avec leur histoire.
Nous sommes cette nuit de Pâques, avec Marie Madeleine et Marie,
ramenés à nos tombeaux, à nos enfermements, à tout ce qui est mort
en nous. Parce que c’est là que nous avons rendez-vous. Rendez-vous
avec celui qui, au cœur même de toutes les obscurités, y fait
jaillir la lumière. En fait, cette nuit-là se bat déjà avec le jour.
Est-ce encore la nuit ? Est-ce déjà le matin ? Difficile parfois
dans nos vies de s’y retrouver. Les évangélistes eux-mêmes semblent
hésiter. Ici, l’évangile de Matthieu que nous venons d’entendre
diffère légèrement du récit de Marc. Chez Marc, les femmes se
rendent au tombeau « de grand matin, le soleil s’étant levé
». Alors que selon Matthieu, c’est dès le soir du sabbat, quand il
fait encore nuit, que Marie Madeleine et Marie viennent « voir le
sépulcre ». Dans ce clair-obscur qui hésite, nous sommes
renvoyés à ce point sensible de nos vies où tout semble suspendu,
prêt au basculement entre lumière et ténèbres, entre confiance et
désespérance.
Les deux femmes, nous dit le texte, viennent « faire leur visite
au tombeau de Jésus ». Elles viennent sans doute voir mais aussi
méditer, réfléchir à ce qui s’est passé, et surtout rester proches
de ce Jésus qu’elles ont tant aimé, en veillant toute la nuit auprès
de lui. Au risque de n’être que d’immobiles dépositaires d’une
espérance morte.
Mais, avec ses mots et son style, l’évangéliste Matthieu n’hésite
pas à montrer que l’irruption de la vie de Dieu déplace et remue ce
qui semblait figé, arrêté pour toujours. Il est question ici d’un « grand
tremblement de terre », et de l’arrivée d’un ange qui fait «
rouler la pierre ». Les femmes sont témoins de l’instant de la
Résurrection, même si elles ne voient pas le Ressuscité lui-même.
L’ange qui agit est présenté dans les mêmes termes que celui de
l’Annonciation, il est « l’ange du Seigneur ». Cette fois, il
ne s’agit pas seulement d’un porteur de message, mais d’un envoyé
agissant, puisqu’il ôte la pierre qui fermait le sépulcre et
s’assoit dessus, comme le vainqueur d’un ennemi désormais terrassé.
Pas étonnant que la peur s’empare des gardiens du sépulcre, qui -
nous dit le texte - « devinrent comme morts ». La peur et la
mort ont changé de camp. Mais de tels gardiens, - nous le savons
trop bien – ne sont pas seulement devant le tombeau de Jésus, il y
en a aussi en nous ; ils veillent à ce que tout reste en l’état, que
nous ne devenions pas tout à fait humains, que notre être appelé par
Dieu reste enfoui dans le tombeau de nos peurs, de nos tristesses,
de nos échecs, de nos refus d’aimer. Pourtant, quand le Christ
ressuscite en nous et nous remet debout, il nous donne d’abattre,
par une liberté et une vivacité nouvelles, tous ces gardiens de la
mort.
Les femmes, elles aussi, rassurées par l’ange, vont vers la vie.
Elles peuvent, partir annoncer la nouvelle aux disciples. Et tandis
qu’elles sont en route, Jésus vint à leur rencontre les confirmant
dans cette mission d’inviter ses disciples – qu’il appelle désormais
ses « frères » – à se rendre en Galilée car c’est là qu’ils le
verront.
Eh bien, de cette victoire-là, frères et sœurs, de cette victoire du
Christ sur la mort, nous sommes, par pur don, par pur amour, les
bénéficiaires. Cette victoire-là nous traverse et nous dépasse, car
nous sentons bien qu’elle concerne plus large que nous ; c’est
l’univers entier, le cosmos, la création entière qui sont ramenés et
installés à jamais dans la vie. Dieu a affronté seul ce qui nous
fait peur et nous terrasse : la mort, sous toutes ces facettes. Les
petites et les grandes. Celle qui nous attend au terme de notre
histoire et de l’histoire du monde, celle du quotidien où nos
toutes-puissances ne tiennent jamais longtemps. Mais Dieu a pris le
mal et la mort par surprise, en s’attaquant à leur point faible, en
échappant à leurs pièges de mensonge et de séduction, en
introduisant au cœur de leur dispositif infernal la parole vraie qui
réduit à néant leur pouvoir.
Alors, qu’en est-il pour nous, frères et sœurs ? En cette nuit, Dieu
nous demande de croire en lui. La résurrection de Jésus n’est pas
une « preuve » et n’a pas de preuve : elle est appel à la foi. Foi
en sa parole qui nous redit que la mort n’a pas le dernier mot, et
que seul l’amour - nous le savons fragilement par expérience quand
nous nous y sommes risqués - seul l’amour permet à la vie de passer.
Comment allons-nous parler de cela à nos frères ? Comment parler de
la résurrection à notre société française empêtrée dans ses
contradictions, à ces existences souffrantes et bouleversées que
nous rencontrons chaque jour ? Essayons de faire comme le Maître de
la Vie : d’aimer. Un amour aussi patient que lucide, aussi exigeant
que désintéressé, aussi imaginatif que délicat, le seul apte à faire
reculer la mort, à rouler les pierres de nos tombeaux et placer ce
monde dans l’espérance. Ainsi, associés à l’amour du Père révélé par
la victoire du Christ, la résurrection n’est pas seulement un
événement du passé dont nous serons, après notre mort, les
bénéficiaires dans l’éternité de Dieu. Mais elle commence déjà
aujourd’hui son œuvre, dans tout ce qui en nous est appelé à vivre.
Frères et sœurs, tenons-nous avec celui qui permet les passages et
nous précède dans toutes les Galilée de nos vies. Avec lui, nous
pourrons, quel que soit notre existence, sans naïveté, ni
faux-semblants, comme les femmes de l’évangile, goûter la joie, la
joie paisible et assurée de ceux qui savent que la nuit a
définitivement perdu, et que Dieu, notre Dieu, le Vivant, a ouvert
pour nous l’avenir !
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