Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Homélie             

                                                                                               

Pentecôte B                                                                                  dimanche 31 mai 2009

Père François Boëdec, jésuite           

         Jean 15, 26-27 ; 16, 12-15

Comme d’habitude, il y avait foule à Jérusalem pour la fête juive de la Pentecôte, cinquante jours après la Pâque ; pour les nombreux pèlerins venus à cette occasion de tout le bassin méditerranéen, rien en apparence n’a changé ; personne ou presque, n’avait entendu parler d’un certain Galiléen, exécuté quelques semaines plus tôt pour avoir tenu des propos déplacés sur le Temple et la Loi juive. Et, cette fête de la Pentecôte, était précisément la commémoration du don de la loi par Dieu au Sinaï.

Or, c’est à un véritable renouvellement de l’événement du Sinaï que les apôtres de Jésus et cette foule nombreuse massée autour d’eux vont assister. Mais désormais, ce n’est plus la loi que Dieu donne aux hommes, c’est son propre esprit. Et de ce don va naître la première communauté chrétienne, dans un élan irrésistible que rien, jamais, n’a pu arrêter. Et qui fait que nous sommes là, ce soir, frères et sœurs, à célébrer ensemble.
Mais en fait que célébrons-nous ? Que vient faire cet Esprit-saint dans ce qui fait le cours ordinaire de nos vies ?

St Luc, dans les Actes des Apôtres, n’hésite pas à faire appel à la tradition des grands spectacles symboliques pour montrer que les mots sont bien pauvres quand il s’agit de dire l’incroyable renaissance. Il parle de bruit, de vent violent et de feu qui se partage en langues. Avec l’Evangéliste Jean - nous venons de l’entendre -, la tempête fait place au murmure du cœur qui se glisse dans le creux de l’oreille : « Quand viendra le Défenseur, que je vous enverrai d’auprès du Père, lui, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage en ma faveur ». Promesse d’une fidélité sans faille puisqu’il s’agit d’un Défenseur, pour toujours. Et si l’on avait poursuivi le texte évangélique de St Jean plus loin, après la Résurrection, au chapitre 20, nous aurions vu que la « Pentecôte » selon St Jean est beaucoup plus discrète que celle de Luc dans les Actes des Apôtres. Pas de fracas, pas de coup de vent : seulement un souffle. Celui de Jésus.

Ce souffle nous renvoie bien sûr au « souffle » qui volait à la face des eaux lors de la Création du monde, au souffle de Dieu animant l’homme dans le récit de la Genèse. Souffle, vent, Esprit, - nous le savons - sont pratiquement synonymes dans l’Ecriture quand il s’agit de Dieu. Quand il s’agit de son passage dans nos vies, quand il s’agit de son travail de création. Car c’est bien de cela dont il est question en célébrant la Pentecôte. Il s’agit de continuer pour nous et pour ce monde à vivre de l’élan de Dieu, de sa force de création. C’est ce que nous dirons dans un instant en confessant la foi de l’Eglise : « Je crois en l’Esprit saint qui est Seigneur et qui donne la vie. » Sans cesse le monde recommence sous la mouvance de l’Esprit. Ce monde qui plus que jamais cherche son souffle, son vrai rythme, son élan intérieur.

Quel souffle nous habite, frères et sœurs ? Quel air respirons-nous ? Quel élan nous porte au long des jours, au-delà même des douleurs, des échecs, et des incertitudes ? Où est la source de notre espérance ? En d’autres termes, sommes-nous, au cœur de ce qui nous est le plus intime et personnel, des vivants ? Le lieu de notre être profond est-il le lieu de Dieu, le « Temple de son Esprit », cet epace où l’Esprit du Christ continue son œuvre de vie, élargissant nos horizons, ne permettant pas que les limites de nos existences, de quelque ordre qu’elles soient, ne sclérosent ni n’atrophient ce mouvement de la vie.

Oui, frères et sœurs, reconnaissons que nous avons besoin de l’Esprit et de ses dons. Chacun au point où il en est de son chemin, de son histoire. Ici, dans le passage évangélique, Jésus promet la venue du Défenseur qui introduira les disciples « dans la vérité toute entière ». Le Christ sait bien, à l’heure où il passe de ce monde à son Père, qu’il doit conforter la foi de ses disciples. Dans les difficultés qu’ils vont rencontrer (ainsi que les premiers chrétiens qui connaîtront conflits et persécutions), ils doivent savoir qu’ils ne seront pas seuls : l’Esprit de force et de vérité sera à leurs côtés.

En fait, l’Esprit poursuit ce que Jésus a fait parmi nous, ce qu’il a commencé : révéler qui est Dieu, le Dieu dont nous pouvons repérer, par son Esprit, la présence et le passage dans nos vies, lorsque – comme nous l’a rappelé l’apôtre Paul tout à l’heure - nous accueillons et choisissons l’amour, la joie, la paix, la patience, la bienveillance, la foi, l’humilité et la maîtrise de soi. Chaque mot compte, chaque mot peut trouver dans notre existence aujourd’hui son lieu de résonnance et d’attente. Comment, en regardant en nous, mais aussi dans notre société française et notre monde, comment ne pas repérer les lieux et les situations où nous avons besoin de courage, besoin de faire la vérité contre tous les mensonges et les faux-semblants, là où il y a tant besoin d’unité face aux divisions. En somme, chaque fois que l’on a besoin de respirer mieux et de voir plus large.

Mais l’un des autres fruits que procure l’Esprit est la liberté intérieure. Chacun pour sa part a pu déjà en faire l’expérience. Cette assurance qui naît de la certitude de ne plus être seul pour traverser l’existence, cette conviction désormais ancrée au plus profond de nous que, quoi qu’il arrive, l’essentiel est là, donné. Et que ni rien ni personne - pas même la mort - ne nous pourra nous le ravir. Cette assurance-là libère de la peur, délie les langues, permet de retrouver la parole. Celle qui depuis les Origines parle en nous et dans ce monde et qui a pris chair, un jour de notre histoire, pour devenir l’un de nous. Avec l’apôtre Paul, oui, nous pouvons dire, « Face à tout cela, il n’y a plus de loi qui tienne... Puisque l’Esprit nous fait vivre, laissons-nous conduire par l’Esprit » (Gal. 16, 25)

Frères et sœurs, avec la fête de la Pentecôte, s’achève, le temps pascal, et commence ce temps de l’Esprit. Discerner cette voix de l’Esprit si discrète au milieu de toutes les autres voix qui parlent dans le monde suppose pour nous – pour l’Eglise aussi – d’être résolument tournés vers le Christ qui en se donnant totalement nous a donné son Esprit. Cet Esprit qui constitue la communauté chrétienne nous invite ainsi à prendre soin de l’Eglise. Pour qu’elle soit de plus en plus un lieu de liberté et de vérité sachant témoigner avec ténacité et justesse de cet amour-là à notre monde tellement en attente de cette Parole qui seule lui permet de se tourner vers l’avenir.

Que le vent de l’Esprit, Frères et sœurs, entre brise légère et bourrasque de tempête, lui qui déjoue nos plans et surprends nos attentes, nous trouve désireux et prêts à son passage. Pour continuer, avec lui, à faire gagner la vie.
 


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