Homélie             

                                                                                                                                                                                                                                                            

27e dimanche ordinaire, Année A

Matthieu 21, 33-43

Père Adolfo NICOLÁS, jésuite, Père Général de la Compagnie de Jésus

 

 dimanche 2 octobre 2011

Transcription revue

La première lecture d'Isaïe est une lettre amoureuse. Le Seigneur s’adresse à Israël comme à « la vigne que j'ai plantée, que j'ai préparée » : c'est très poétique. Le texte dit comment Dieu a planté la vigne, tout préparé avec amour, avec souci, et espéré trouver les fruits pour réjouir le cœur : de bons raisins et du bon vin.

Je crois que c'est une lettre amoureuse pour toute l’Église, pour nous tous. On a tendance à penser que « nous » sommes la vigne et que les autres sont dehors. La France a été toujours la première-née de l’Église, mais les Espagnols pensaient qu’eux étaient mieux, et les Italiens... n'en parlons pas ! Peut-être que l'Europe a pensé que le christianisme avait sa demeure en Europe. Et maintenant nous voyons que ce n'est pas vrai. J'ai vécu au Japon et j'ai appris au Japon que les Japonais sont la vigne que Dieu a cultivée, un peu plus tard que nous. Finalement, la vigne c'est tous ceux qui sont aimés par le Seigneur.

La lecture d'aujourd'hui est pour nous tous, pour la communauté chrétienne, la communauté de ceux qui cherchent le Seigneur, qui sont « la vigne » du Seigneur. Et le Seigneur a travaillé, comme nous dit saint Ignace, a travaillé avec nous.

Cette lecture, qui commence comme une lettre amoureuse, finit tristement. Elle se termine en disant :  « J'ai préparé la vigne, je suis venu trouver de bons raisins, et qu'est-ce que j'ai trouvé ? J'ai trouvé des raisins verts, des raisins mauvais qu'on ne peut pas manger, qu'on ne peut pas digérer. » Mais alors, qu'est-ce qui s'est passé ?

Il y a une petite histoire. Je ne me rappelle plus s’il s’agissait d'un rabbin juif, ou d'un maître du zen, ou d'un maître soufi, ou d’un gourou indien, ou d’un pasteur protestant ou encore d’un prêtre catholique... Mais c'est un homme bon qui priait et il demandait au Seigneur : « Seigneur, je voudrais vous rencontrer une fois. J'ai été un homme bon, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous obéir. Alors je vous demande seulement de vous rencontrer une fois ». Le Seigneur lui a répondu : « Bien, demain je viendrai te rendre visite, à midi ». Alors cet homme était très content. Il a préparé un banquet. Tout était prêt, avec des fleurs, et un bon repas. Il attendait tout nerveux. À midi moins le quart quelqu'un a frappé à la porte. Alors il dit : « Oh, maintenant ? ». Il est allé ouvrir et a trouvé un pauvre homme. Il lui a dit : « Ah, excusez-moi, je suis très occupé, j'attends la visite du Seigneur. ». Et il a fermé la porte. À midi pile on a frappé à la porte. Il est allé tout content. Il a trouvé une femme avec un petit enfant, très pauvres. Il a dit : « Excusez-moi. Venez plus tard, parce que maintenant je suis très occupé, j'attends une visite très importante » et il a fermé la porte. Et il attend. À midi et quart, une troisième fois on a frappé à la porte. Il a ouvert et c'était un vieillard qui venait le consulter. Il a dit : « Excusez-moi, j'attends une visite très importante. Je ne peux pas parler avec vous maintenant ». Et il a fermé la porte. Et personne n'est venu. Alors, le soir venu, quand il priait, il a dit : « Seigneur vous avez promis de me visiter et vous n'êtes pas venu ! » Et Dieu a répondu : « Je suis venu à trois reprises et tu m'as fermé la porte, les trois fois ».

C’est peut-être ce qui se passe en Europe maintenant. Le Seigneur vient dans les pauvres, les migrants, tous ceux qui frappent à notre porte. Et nous disons : « Il n'y a pas de place, Bruxelles ne serait pas content ». Et on fait des lois. On fait des normes. On ferme les portes des maisons. On a peur parce que le Seigneur vient d'une manière que nous ne contrôlons pas. Dieu vient à sa manière, dans les pauvres.

Et qu'est-ce que Dieu trouve dans la vigne ? Je ne parle pas d'église pleine comme aujourd'hui. Je parle de ce dont la Bible parle : de justice, d'amour, d'acceptation, d'hospitalité, de compassion, d'ouverture à de nouvelles communautés qui viennent parmi nous.

Dieu vient à la vigne et il trouve des raisins qui ne sont pas bons. Peut-être que Dieu nous trouve trop préoccupés avec nos privilèges, avec ce que nous avons acquis, après 2000 ans de travail et d'efforts, et que nous ne voulons pas perdre. Peut-être qu'il trouve que nous n'apprécions pas la vie comme il l'apprécie ?

Mais il ne faut pas dramatiser : nous ne faisons pas des choses très mauvaises. Les chrétiens sont de bonnes personnes ! Nous ne faisons pas de choses mauvaises, mais peut-être que nous n'entendons plus l'Esprit. Nous avons négligé l'Esprit. Peut-être que nous n’écoutons plus. Peut-être que nous avons l'habitude d'accuser les autres et de ne pas assumer la responsabilité de nos actes. Peut-être que notre vigne est sèche et ne produit pas de fruit.

Je crois que saint Ignace peut nous aider. Saint Ignace est un homme très réaliste et en même temps il sait que la sagesse est dans le cœur. Il nous enseigne à voir la main de Dieu dans ce pauvre homme, cette pauvre femme, ce vieillard qui vient chercher un peu d'aide. Saint Ignace peut nous aider à trouver Dieu partout. À voir Dieu dans toutes les choses et toutes les choses en Dieu. Alors il peut nous aider à voir et à entendre ce que Dieu dit à l'Europe maintenant. Quelle est la parole de Dieu à la France, à l'Espagne, à l'Italie ? Il y a beaucoup de gens, tant de gens, qui frappent à la porte.

Peut-être qu’une aide peut nous venir de la deuxième lecture d'aujourd'hui, celle de saint Paul aux Philippiens. Il ne dramatise pas la vie chrétienne. Il ne dit pas « vous êtes appelés à être des héros ». Nous aimons cela, à être des « héros » qui donnent tout pour la bonne cause, qui se sentent tous appelés à devenir des François Xavier ! Non, Paul dit « vivez comme des personnes bonnes. Tout ce qui est juste et pur, tout ce qui est honorable, tout ce qui est dignité, aimable, amical, c'est la vie chrétienne ». Je crois que c'est le langage dont nous avons besoin en Europe aujourd'hui. Le langage de la vie simple, facile à comprendre. Une vie qu'on peut partager, une vie accessible à tous. Ce n'est sûrement pas une vie pour un groupe de « héros ». C'est la vie que Dieu veut pour tous. Une vie juste, pure, vraie, noble, aimable et honorable. C'est un langage que tout le monde comprend.

Quand je suis allé au Japon, j'ai commencé à enseigner la théologie. J'étais plein, dans les années 70-72, de ce langage prophétique que nous aimons. J'ai parlé aux étudiants. Les étudiants ne répondaient pas. Alors j'ai écrit à un collègue qui connaissait l'Ecriture pour lui dire que les étudiants ont réagi comme ça. Et il m'a répondu : « Peut-être que la culture japonaise est plus ouverte à la sagesse qu'au prophétisme ». Je crois qu'il avait très bien compris. L'Asie est le continent de la sagesse. La tradition asiatique est une tradition de sagesse. Peut-être que l'Europe a maintenant besoin de ce langage de la sagesse, de ce langage de la vie ordinaire, de vivre bien devant Dieu et devant les hommes et les femmes. Vivre, comme Paul dit aux Philippiens, avec simplicité et avec tout ce qui est juste et vrai, pur, noble et amical. Ouvrir les portes de nos maisons, les portes de notre culture, les portes de notre société à tous ceux qui viennent parce qu'ils portent des traditions très riches : ils cherchent cette humanité profonde que Jésus nous a apportée.

Aujourd'hui nous pouvons éprouver la joie de savoir que nous sommes « la vigne » du Seigneur et que c'est Dieu qui a planté cette vigne et qui s’en préoccupe. Mais Dieu veut que cette vigne devienne une vigne de sagesse, une vigne de partage, une vigne pour tous. Comme cela, quand il viendra, il trouvera de bons raisins. Prions pour cela.

 © Compagnie de Jésus