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La
Sainte Famille (A)
30
décembre 2007
Père
Pierre-Jean Labarrière, jésuite
Matthieu 2, 13-15. 19-23
Les fêtes liturgiques se bousculent quelque peu. Nous n’avons pas
encore commémoré la venue des Mages que, déjà, nous voici à
Nazareth, le Christ commençant son enfouissement dans notre terre
avant de commencer sa vie publique, de prêcher l’Evangile, d’aller
vers sa mort et sa résurrection, d’aller vers notre salut et de
venir jusqu’à nous à travers l’invention de l’Eucharistie.
Oui, nous célébrerons l’Epiphanie dans quelques jours, et donc, déjà
par anticipation, nous sommes, au-delà de cette fête, à Nazareth, à
l’endroit où, après le périple de la fuite en Egypte, Joseph amène
l’enfant et sa mère, ainsi qu’il est dit sobrement dans cet évangile
que nous venons d’entendre.
Nous fêtons aujourd’hui la Sainte Famille. Jésus, Marie, Joseph.
Nous n’avons pas à pénétrer par effraction imaginative dans la
maison de Nazareth, même si Ignace, dans sa grande simplicité, dans
ses Exercices, nous invite à pénétrer en esprit dans ce havre de
silence, de paix, de force et de prière, pour y deviner ce que font
les acteurs de ces scènes familières, pour nous identifier à eux et
savoir comment nous tenir à la façon, dit-il, d’« un petit pauvre ».
Si nous avons cette simplicité, pourquoi pas ? Mais, en interrogeant
l’évangile, il est peu disert sur ce qui se passe à Nazareth, sur la
façon dont Jésus, Marie, Joseph vivent dans cette obscurité des
trente années de formation de l’Enfant Jésus. Mais, par anticipation
moi aussi, je prendrai quelques épisodes que nous fêterons dans les
semaines qui viennent.
L’épisode de Jésus au Temple. Cette fugue de l’enfant Jésus et
l’inquiétude de Joseph et de Marie allant à sa recherche, le
trouvant et s’entendant simplement dire : « Ne saviez-vous pas
que je dois être aux affaires de mon Père ». Une certaine façon
de prendre distance et de dire qu’il y a une priorité dans sa vie,
même par rapport à la piété filiale et à l’obéissance de chaque jour
à Nazareth. Et cependant, cet évangile de Luc que nous lirons en son
temps, se termine par cette phrase laconique : « Et il descendit
avec eux à Nazareth et il leur était soumis ». Ne trouvez-vous
pas qu’il y a comme une tension formidable entre ces deux
affirmations ? L’enfant Jésus, qui est tout entier axé sur sa
mission au point de manquer au devoir le plus simple qu’il a
vis-à-vis de ses parents en pèlerinage à Jérusalem, de les laisser
là dans l’inquiétude parce qu’il doit être aux affaires du Père. Et
l’instant d’après, quand il est retrouvé, tout rentre dans l’ordre,
et « il leur était soumis ». Je crois que cela nous dit
quelque chose de la soumission que Jésus vivait à Nazareth. Ce n’est
pas une soumission simple, unilatérale, une sorte d’enfouissement
pour toujours. Il se prépare à sa mission. S’il leur était soumis,
il rappelle par cet épisode, mais par d’autres aussi sans doute et
par tout son être en ces jours, que c’est eux fondamentalement le
père, la mère, Joseph, Marie qui sont soumis à la tâche de salut que
lui-même, l’enfant, le jeune homme qui grandit, l’homme qui va
bientôt prendre son essor, a charge de réaliser en ce monde. Et cela
nous donne comme l’étiage de l’affection qui devait régner dans
cette famille. Une sorte de révérence mutuelle qui est toujours la
loi de la relation. Certes, si vous êtes parents, vous avez de temps
en temps à exercer de l’autorité. Oui. Mais quelle autorité ? Une
autorité qui est au service de cette prééminence dans l’ordre de
l’esprit à tout être et sur tout être. Au service, oui, de la vérité
de vos enfants, si vous êtes éducateur ou éducatrice, au service de
la vérité qui est la leur. Je crois que, réfléchir aujourd’hui sur
la Sainte Famille ce n’est pas rentrer par effraction imaginaire
dans un univers que nous ne pourrons jamais reconstituer, et qui, de
toutes façons, ne sera pas le nôtre, mais c’est être invité à faire
en sorte que l’esprit de Nazareth vienne animer les cellules
familiales, amicales, religieuses que nous avons à vivre avec nos
proches. Nous aussi, nous avons tous à nous regarder les uns les
autres comme nous regardons Dieu, comme nous regardons des êtres
choisis par Dieu qui ont leur destin propre au service duquel nous
devons nous mettre, comme les autres doivent se mettre au service de
cette vocation personnelle que chacun de nous entretient devant
Dieu.
Je crois que cette fête de la Sainte Famille nous ramène à nos
cellules familiales, amicales, religieuses les plus proches pour
nous dire : Et toi ? Comment vis-tu cette relation ? Es-tu cassant,
autoritaire ? Es-tu soumis dans une sorte de démission radicale de
toi-même ? Ou est-ce que tu reconnais que tu es engagé dans une
relation importante avec quelqu’un qui est aimé de Dieu, qui a son
destin ? Ce destin auquel tu dois t’ouvrir, ce destin que tu dois
favoriser, de même que l’autre, tu l’espères, favorisera le dessein
de Dieu sur toi. Oui, c’est ce respect mutuel dans toutes nos
cellules humaines que nous enseigne cette fête de la Sainte Famille.
Un respect fondamental les uns pour les autres, c’est cela qui doit
former le fond de nos relations. Un respect qui est forme de
l’affection. Et même au-delà du respect, parce que l’étymologie du
terme, respicere en latin, qui signifie regarder de bas en
haut quelqu’un qui vous est supérieur. Le respect, c’est le
contraire du despicere, qui est de regarder avec hauteur. Or
nous savons que, à l’image de ce qui se passa à Nazareth, nous
n’avons ni à nous regarder avec hauteur les uns des autres, ni à
nous écraser devant l’autre comme si nous n’existions pas dans notre
dignité personnelle. Mais tranquillement, autant qu’il est possible,
nous regardant face à face, reconnaître comme un reflet de l’amour
de Dieu dans ces yeux qui nous regardent, dans ces lèvres qui nous
parlent. Et nous aussi jouer de cette relation d’égalité qui est
toujours le signe de l’habitation nouvelle de Dieu dans notre
humanité.
Alors, que l’esprit de Nazareth, l’esprit de confiance mutuelle qui
existait entre ces trois-là, devienne notre esprit et nous aide à
vivre, à l’intérieur de nos communautés familiales, amicales,
religieuses, de cette confiance mutuelle qui est le signe de la paix
de Dieu et de la croissance du Royaume en nous.
C’est le seul témoignage que nous avons à nous donner les uns aux
autres et, entre nous, entre familles, entre proches, « Dieu premier
servi », comme disaient nos ancêtres, Dieu premier aimé, qu’il soit
entre nous, hommes et femmes, mariés, parents, enfants entre eux,
familles entre familles, que cet esprit d’amour, de bien-veillance
(j’aime beaucoup ce mot. La bienveillance, c’est vouloir le bien de
l’autre), que nous ayons cette positivité dans le regard sur les
autres, cette positivité créatrice qui suscite le bien et qui fait
que Dieu soit toujours en croissance entre nous dans nos humanités
rachetées.
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