Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


 

St Sacrement B

Marc 14,12-16.22-26

 

 Le Corps et le Sang du Christ B

 

     Père Michel Fédou, jésuite. Professeur au Centre Sèvres

Il y a huit jours nous avons célébré la fête de la sainte Trinité, portant nos regards vers le mystère d’un Dieu qui est dans son unité même communion du Père, du Fils et de l’Esprit. Or ce Dieu en qui nous croyons, ce Dieu dont le mystère est tellement au-delà de tout ce que nous pourrions imaginer, est un Dieu qui s’est rendu proche de notre humanité : proche, au point de nous rejoindre en son Fils qui est venu partager notre condition humaine ; proche, au point de s’offrir à nous jusque dans le sacrement de l’eucharistie sur lequel nous sommes invités à méditer aujourd’hui.
Pour beaucoup d’entre nous, sans doute, la participation à la messe est devenue comme une habitude, et pour une part il est bon qu’il en soit ainsi parce que l’eucharistie nous est donnée comme une nourriture que nous sommes appelés à recevoir non pas une seule fois mais tout au long de notre vie. Encore faut-il que l’habitude ne devienne pas routine, et que nous sachions redécouvrir le don qui nous est ainsi fait afin de mieux l’accueillir et de savoir nous en émerveiller.
Laissons-nous guider, pour cela, par les textes que nous venons d’entendre. Il ressort de ces textes que l’eucharistie prend sens sur le fond de l’Alliance entre Dieu et son peuple. Rappelons-nous la première lecture : Moïse était venu rapporter au peuple les paroles du Seigneur (le Décalogue et les autres prescriptions de la Loi) ; mais il fallait un rite pour conclure cette Alliance : de jeunes israélites avaient offert des taureaux, et Moïse avait pris le sang de ces taureaux en disant : « Voici le sang de l’Alliance que, sur la base de toutes ces paroles, le Seigneur a conclue avec vous ». Or avec Jésus-Christ cette Alliance s’est trouvée radicalement transformée, comme le dit le passage de la Lettre aux Hébreux que nous avons entendu en deuxième lecture : Jésus n’a pas répandu le sang des animaux, mais son propre sang, « il s’est offert lui-même comme une victime sans tache ». Et c’est bien cela que nous rappelle le récit de l’institution de l’eucharistie : Jésus a dit à propos du pain « ceci est mon corps », il a dit à propos du vin « ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, répandu pour la multitude ».
« Ceci est mon corps » : non pas le corps d’un autre (tel le corps des animaux que l’on offrait jadis en sacrifice), mais bien mon propre corps. « Ceci est mon sang » : non pas le sang des autres, mais le mien, ma propre vie, offerte et donnée pour la multitude. A la source de l’eucharistie, il y a cette offrande que le Christ a faite de sa propre personne, pour nous et pour la multitude.
Mais l’eucharistie n’est pas simplement le rappel de ce que le Christ a vécu en donnant son corps et son sang. Elle est en même temps nourriture pour nous, car c’est précisément à propos d’une nourriture – du pain et du vin – que le Christ a prononcé les paroles « ceci est mon corps », « ceci est mon sang ». C’est cela qui fait de l’eucharistie un si grand mystère : si nous sommes vraiment disciples du Christ, nous ne croyons pas seulement que le Christ est mort pour nous et qu’il est ressuscité d’entre les morts, nous croyons aussi qu’il nous a offert de pouvoir, dans le présent de notre histoire, communier à son corps et à son sang. Chaque fois que nous accueillons en vérité le pain et le vin devenus corps et sang du Christ, nous sommes réellement nourris par le Christ, nous recevons de lui être unis au plus intime de nous mêmes.
Lorsqu’on veut laisser à un enfant, à un parent ou à un ami un souvenir de tel ou tel événement, on lui offre volontiers un cadeau qu’il emportera chez lui et qui fera pour lui mémoire de cet événement. Le Christ, lui, nous a laissé infiniment plus qu’un cadeau : par l’eucharistie, il nous a ouvert la possibilité de l’accueillir lui-même, présent au milieu de nous et en nous alors même que nous ne pouvons ni le voir ni l’entendre ; par l’eucharistie, le don qu’il a fait de lui-même une fois pour toutes nous atteint personnellement, jusque dans notre corps qu’il pénètre de sa vie.
Mais si Celui qui nous rejoint ainsi nous a aimés jusqu’au bout, comment l’accueillerions-nous en vérité si, à notre tour, nous ne nous laissions transformer par sa présence au point de nous donner nous-mêmes ? Saint Augustin disait à propos du pain et de la coupe « par eux le Seigneur Jésus a voulu nous confier son corps et son sang qu’il a répandu pour nous en rémission des péchés. Si vous les avez reçus dans de bonnes dispositions, vous êtes ce que vous avez reçu. » Autrefois, lors de la conclusion de l’Alliance du Sinaï, le peuple hébreu avait répondu à Moïse : « Tout ce que le Seigneur a dit, nous le mettrons en pratique, nous y obéirons. » Comment répondrons-nous nous-mêmes à l’Alliance que le Seigneur a conclue avec nous ? Comment répondrons-nous à l’offre qu’il nous a faite de sa propre vie et qui nous rejoint dans l’aujourd’hui de chaque eucharistie ? Comment y répondrons-nous si ce n’est en nous laissant nous-mêmes entraîner dans l’eucharistie – c’est-à-dire dans l’action de grâces – de Celui qui n’a pas retenu pour lui ce qu’il avait reçu de son Père mais qui l’a donné pour nous et pour la multitude ?
Que la fête de ce jour soit pour nous l’occasion de réaliser à nouveau le don inouï dont ce sacrement est porteur. Qu’elle nous aide à accueillir en vérité le repas du Seigneur, à nous laisser nourrir et fortifier par Celui qui s’est offert lui-même pour nous donner la vie. Et que par le sacrement nous trouvions la force de nous donner à notre tour et de devenir par toute notre personne et toute notre vie une vivante offrande à la louange du Père.