Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Homélie             

                                                                                               

LA SAINTE FAMILLE                                                                                           28 décembre 2008

Père Marc Rastoin, jésuite                                

 

Gn 15,1-6, 21,1-3; Ps 104 ; He 11,8.11-12.17-19; Lc 2,22-40

Drôles de familles que celles des lectures d’aujourd’hui ! Des parents qui ont l’âge d’être arrière-grands-parents ! Une jeune vierge qui enfante ! En vérité elles sont inimitables. La seule chose qu’il nous faut considérer - comme nous y invite la lettre aux Hébreux - c’est la foi dont a fait montre chacun de ses membres.

         La naissance d’un enfant est un moment de grande joie, un moment où tous les possibles semblent ouverts, où l’amour d’alliance donne son fruit le plus concret. Un enfant représente tant pour ses parents ! Et pourtant aujourd’hui nous entendons cette parole : « Et toi même ton cœur sera transpercé par une épée ». La fête d’aujourd’hui n’a rien de romantique et de fleur bleu. Combien de conflits peuvent naître dans la famille... Nous savons que ce lieu - si décisif pour chacun d’entre nous - est aussi le lieu où se révèlent la fragilité et la vulnérabilité de chacun, le lieu où l’amour s’accompagne parfois de blessures profondes, de souffrances qu’il est bien difficile de soulager.

         Les textes qui nous sont proposés rappellent certaines des plus lourdes épreuves que peut connaître un couple : l’enfant qui ne vient pas et qui met à l’épreuve le désir de vie porté par ses parents, avec Abraham et Sara ; l’enfant qui « provoquera la chute et le relèvement de beaucoup », l’enfant qui sera signe de contradiction et qui mourra avant sa mère… Que nous disent ces textes de décisif pour nous aujourd’hui ? L’offrande faite par Joseph et Marie, n’est pas un acte dépassé, correspondant à un rite dépassé, en un lieu dépassé. Au contraire ! Ce geste d’offrande, qui rappelle l’offrande faite par Abraham, nous remet dans le cœur l’essentiel : que l’enfant n’appartient pas à ses parents, plus profondément, que l’enfant n’est pas là pour combler les désirs et les espérances de ses parents. Non. « Les chrétiens ne mettent pas leurs espérances dans leurs enfants mais leurs enfants sont un signe de leur espérance » (Stanley Hauerwas), espérance mise en Dieu et en Dieu seul. Ce sont des créatures de Dieu, appelés à un chemin unique que nul ne pourra discerner à leur place, et surtout pas leurs parents. Certes leur famille sera ce lieu privilégié où ils pourront découvrir leur vocation et leur chemin particulier. Nul ne doute que Jésus ait beaucoup appris dans sa maison de Nazareth. Il y a appris à aimer le Seigneur son Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces et son prochain comme lui-même. Il y a appris à mettre la foi à la première place.

         Pourquoi la famille, malgré toute ses limites dues à la faiblesse des hommes et au fait que nul n’aime comme Dieu n’aime, demeure un lieu irremplaçable ? Et aujourd’hui plus que jamais. Nous vivons dans un monde marqué par la logique du contrat, par la logique du quantifiable et de l’utilitaire. Les relations humaines y sont régies le plus souvent par le calcul de l’intérêt individuel. Or la famille – et le couple dont elle procède – ne vit vraiment que dans une logique de spontanéité et de gratuité. La famille est une oasis de gratuité dans un monde d’utilité. C’est ce qui fait sa valeur. Les parents sont heureux de donner sans compter, sans calculs ; les enfants sont heureux de recevoir sans souci, sans penser que cela est dû à leurs mérites, à leurs performances ou à leurs bulletins de notes !

         Une famille vit selon l’esprit des différents types d’amour qui la composent : conjugal, parental, fraternel. Cet amour circule comme dans une danse, un tourbillon, où chaque amour renvoie à un autre amour. Contemplant ses enfants, la mère de famille pense avec amour à son mari. Admirant sa grande sœur, un frère se souvient avec amour de ses parents. Bien sûr, ce cercle n’est jamais parfait ; tant de blessures l’affectent. Pourtant, à son meilleur, il nous laisse entrevoir ce que peut être la danse de l’amour trinitaire, ce que les Pères grecs appelaient la périchorèse. Alors nous ne sommes plus surpris que les premiers chrétiens s’appellent les uns les autres frères et sœurs, que le Dieu de Jésus soit un Père qui aime d’un amour maternel. Car nos familles humaines peuvent nous ouvrir une fenêtre sur l’amour divin quand elles laissent l’amour d’oblation et non de possession les irriguer et les transformer.

         Frères et sœurs peuvent être traversés par la jalousie et l’envie de mort - nous le savons depuis la première page du livre - mais ils peuvent aussi se laisser animés par le désir de se donner pour la vie de leur frère, tel Juda s’offrant à la place de Benjamin. Prions pour que l’Esprit du Seigneur vienne habiter au sein de nos familles, pour qu’elles soient toujours davantage des foyers d’amour où la foi grandit, où la joie accompagne, comme spontanément, naturellement, le don libre de nos vies.


 


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