Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


                                                                                             

Sainte Famille                                                                                                                     dimanche 31 décembre 2006

Père Paul Valadier,  jésuite

Luc 2, 41-52

 

Décidément, l'Évangile ne cessera pas de nous déconcerter. Voici qu'en cette fête de la Sainte Famille, la liturgie nous propose la lecture d'un épisode de la vie de Jésus tout à fait surprenant, et à la limite scandaleux. Nous aurions pu nous attendre qu'en ce jour, la liturgie exalte la vie d'une famille bien soudée, marchant d'un même pas dans l'amour partagée et l'union totale ; ou qu'elle nous propose l'image d'un enfant modèle, obéissant au doigt et à la lettre à ses parents, sans s'écarter de la voie tracée. Or le texte lu nous met sous les yeux un jeune garçon qui ne semble guère avoir le souci de ne pas inquiéter ses parents, qui s'isole du groupe sans avertir personne, et qui reste discuter dans le Temple de Jérusalem sans avoir demandé une quelconque permission. Beau modèle familial en vérité où l'on semble mettre en exergue la rébellion d'un adolescent en mal d'affirmation de soi. On peut certes rétorquer que les voyages de cette époque avaient lieu dans de grandes caravanes où les enfants couraient d'un groupe à l'autre, et que tout cela n'avait rien à voir avec les déplacements actuels où toute la famille s'entasse dans la 2 CV familiale !

Certes, tout cela est vrai. Mais acceptons d'être dérouté : acceptons que nos idées sur les chaudes vertus de la vie de famille soient quelque peu bousculées. Acceptons aussi de ne pas chercher dans les Évangiles le modèle de la famille parfaite que nous aurions à imiter. Essentiellement, nous devons méditer sur la vocation de Jésus et sur sa singularité. Le jeune garçon n'hésite pas à mettre les choses au point devant sa mère angoissée, ne montrant nulle repentance, mais rappelant à Marie sa vocation propre à lui. Aux reproches tout à fait compréhensibles de sa mère, il rétorque selon une formule ambiguë : "ne saviez-vous pas qu'il me faut être chez mon père?" ou selon d'autres manuscrits "que je dois être aux affaires de mon père?".  Ce que nous comprenons, c'est que Jésus signifie que sa véritable identité appartient à Dieu le Père, qu'il est avant tout ou essentiellement le Fils de ce Père, qu'il est de sa vocation de traiter des choses de Dieu et d'annoncer à tous, et d'abord dans le Temple auprès des maîtres de la loi, que va arriver l'heure de la Révélation de sa filiation divine. Fils de Marie certes, et Jésus reprendra le cours de la vie familiale après cet épisode surprenant, mais plus que tout Fils unique du Père auquel il se doit tout entier. Par là il échappe au cocon familial en montrant sa véritable nature : être totalement voué aux choses de Dieu et à l'annonce de la Parole.

Nous devons toutefois encore nous demander : cet épisode troublant ne concerne-t-il que Jésus, ou nous enseigne-t-il aussi sur l'identité de tout enfant ? Ne nous en dit-il pas beaucoup par conséquent sur le rapport de toute famille à l'enfant ? Car il nous est dit là quelque chose de fondamental. Un enfant n'est jamais la possession de ses parents, il est d'eux assurément. Et que serait-il sans leur tendresse, leur affection et leur vigilance ? Mais la tentation bien compréhensible de tout parent est de croire que cet enfant est à eux, qu'ils en disposent en quelque sorte, qu'il n'est que ce qu'ils en voient et en connaissent. Or il faut oser dire que si l'enfant est bien d'eux et à eux, il leur échappe par son identité profonde : il leur a été donné d'ailleurs, ou de plus haut, ou d'un Amour enveloppant le leur, mais plus grand que le leur. Tout enfant échappe par son identité profonde à l'emprise de ses parents; il est leur enfant, et aussi l'enfant de Dieu, voulu, aimé, choisi par Dieu. Il tient de Dieu son identité propre, la plus profonde et donc unique. Les parents sont ainsi mis devant un mystère qui leur échappe et ne peut que leur échapper ; et c'est devant ce mystère que leur amour doit s'étonner et se confondre d'admiration. Mystère qui explique que l'enfant leur échappe parce que jamais les parents ne pénétreront son propre mystère divin.

Rude leçon qui nous éloigne des tonalités doucereuses souvent attachées à cette fête, pour nous mettre devant le mystère de Dieu et de sa présence dans ceux et celles qu'engendre l'amour des parents. Puissions-nous savoir admirer et respecter ce grand mystère, celui de nos enfants, mais aussi de nous-mêmes.