Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


Ste Trinité B

 

 

 Sainte Trinité B

 

     Père Dominique Salin, jésuite. Professeur au Centre Sèvres

« …au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit… »
 La traduction affaiblit le sens.
 Un chrétien est quelqu’un qui vit « dans le nom » du Père, du Fils, de l’Esprit. Dans le nom : c’est-à-dire dans la présence, puisque nommer, c’est rendre présent. Un chrétien est quelqu’un qui vit dans la présence, de la présence du Père, du Fils, de l’Esprit.
 Pas du Père seul, ni du Fils seul, ni de l’Esprit seul. Ce serait peut-être plus simple, c’est vrai. Et il arrive, en effet, que des chrétiens se laissent séduire par la simplicité, ou ce qui leur apparaît tel, de l’islam ou du judaïsme. Ou encore qui préfèrent opter pour une religion de l’Esprit, comme ils disent, une religion purement spirituelle.
 Notre Dieu n’est pas simple, c’est vrai. C’est que notre Dieu n’est pas solitude. Il y a de l’autre en Dieu. Il y a de la différence en Dieu. Notre Dieu n’est pas seulement un. Il est en même temps communion. Communion d’amour.
 C’est pourquoi il est abusif de voir dans le christianisme, comme on le fait couramment, un monothéisme parmi d’autres. Notre Dieu est le Tout-Autre, c’est vrai, comme le croient les juifs et les musulmans. Mais dans le Tout-Autre, les chrétiens croient qu’il y a place pour l’autre.
 C’est un mystère, mais un mystère au sens chrétien du terme. Pas un mystère comme celui de la Chambre jaune : une énigme qu’un Rouletabille plus malin que les autres finira par éclaircir un jour.
 Qu’est-ce qu’un mystère au sens chrétien du mot ? Le philosophe Gabriel Marcel en a donné une définition éclairante. Un mystère, dit-il, ce n’est pas la nuit où toutes les vaches sont noires, où il n’y a rien à voir, rien à comprendre. Au contraire : un mystère, c’est une réalité qui donne à penser, mais une réalité vertigineuse, insondable en elle-même, que l’esprit humain ne pourra jamais étreindre ni se représenter clairement. C’est une réalité qui donne à penser, mais qui donne à penser à l’infini, sans que la pensée puisse jamais s’arrêter. En outre et surtout, c’est une réalité obscure en elle-même, si l’on veut, mais qui éclaire ce qui est autour d’elle.
 Ainsi en va-t-il du mystère de la Trinité, de Dieu Trinité. Cette réalité, en elle-même, ne nous dit sans doute pas grand’chose. Mais si nous faisons appel, simplement, à notre expérience humaine, cette trinité de communion peut être éclairante pour notre expérience même.
 Le chiffre trois n’est-il pas, au fond, le chiffre de la vie même ?
 La solitude, ce n’est pas une vie. « Il n’est pas bon que l’homme soit seul », se dit Yahvé au livre de la Genèse. « La solitude est mauvaise conseillère », dit la sagesse des nations. « Un homme est toujours en mauvaise compagnie », disait André Gide.
 Deux, ce n’est pas beaucoup mieux. Quand on est deux, face à face, deux seulement, l’issue est facile à prévoir. On a le choix : ce sera le totalitarisme ou le narcissisme. Ou bien l’un finira par manger l’autre, par le dominer, par lui imposer sa loi, par l’écraser. Ou bien chacun passera sa vie à se contempler, à s’admirer dans le regard de l’autre, stérilement. Comme disait l’humoriste Bernard Shaw : « Dans le mariage, il s’agit de ne faire qu’un. Le problème est de savoir lequel des deux. »
 Il est vrai qu’il y a dans le monothéisme, en germe, une menace redoutable : la menace du totalitarisme. Une menace pour les autres dieux, bien sûr, pour les dieux rivaux. Mais aussi une menace pour l’homme. L’homme risque de passer tout entier, de laisser sa peau dans le service d’un Dieu qui ne tolère pas d’autre que lui. L’histoire nous apprend en effet que le monothéisme, en lui-même, ne guérit pas l’homme de la violence dont il peut être capable, à l’égard des autres et à l’égard de lui-même. Et même, quand il est convenablement manipulé, le monothéisme peut faire de terribles ravages. Le christianisme, parfois, n’a été qu’un monothéisme : lorsqu’il a oublié le Fils, et l’Esprit.
 Trois : c’est le chiffre de l’amour. Tous les amants du monde le savent. Il y a lui et elle. Mais, entre eux, il y a un troisième : leur amour. Leur amour, comme une réalité, comme une personne au moins aussi réelle qu’eux-mêmes. Aussi réelle et même plus puissante que chacun d’eux, puisqu’elle les a réunis. Il est bien normal que l’homme, de tout temps, ait parlé de l’amour comme d’une personne, et même comme d’un dieu ! Les amants parlent de leur amour comme ils parlent de quelqu’un.
 Et d’ailleurs ce quelqu’un ne tarde pas à prendre chair. C’est l’enfant : le symbole, la présence, la chair même de leur amour. Que cet enfant soit enfant de leur chair, que cet enfant soit enfant adopté ou, s’ils restent sans enfant, que leur amour ait le visage d’autres êtres qu’ils aimeront ensemble, toujours cet amour entre eux est ce qui les fait sortir d’eux-mêmes, s’ouvrir, se donner à l’autre, pour se recevoir de lui. Il n’est pas nécessaire d’être marié pour comprendre cela, et pour en vivre – autrement.
 Dire que Dieu est Trinité, c’est dire simplement que Dieu est amour. L’amour n’est pas un attribut de Dieu, fût-il le premier. L’amour est l’être même de Dieu. Dieu est communion d’amour. Dieu est l’amour absolu. Pas l’amour solitaire : il n’y a pas d’amour solitaire.
 
 Tout à l’heure, à la fin de cette célébration, lorsque, à l’invitation du célébrant, nous ferons sur notre corps le signe que nous appelons le signe de croix, nous nous rappellerons que c’est aussi et d’abord le signe de Dieu Trinité, de la Trinité qui est amour, et dont nous vivons.