« …au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit… »
La traduction affaiblit le sens.
Un chrétien est quelqu’un qui vit « dans le nom » du Père, du Fils, de
l’Esprit. Dans le nom : c’est-à-dire dans la présence, puisque nommer, c’est
rendre présent. Un chrétien est quelqu’un qui vit dans la présence, de la
présence du Père, du Fils, de l’Esprit.
Pas du Père seul, ni du Fils seul, ni de l’Esprit seul. Ce serait peut-être
plus simple, c’est vrai. Et il arrive, en effet, que des chrétiens se
laissent séduire par la simplicité, ou ce qui leur apparaît tel, de l’islam
ou du judaïsme. Ou encore qui préfèrent opter pour une religion de l’Esprit,
comme ils disent, une religion purement spirituelle.
Notre Dieu n’est pas simple, c’est vrai. C’est que notre Dieu n’est pas
solitude. Il y a de l’autre en Dieu. Il y a de la différence en Dieu. Notre
Dieu n’est pas seulement un. Il est en même temps communion. Communion
d’amour.
C’est pourquoi il est abusif de voir dans le christianisme, comme on le
fait couramment, un monothéisme parmi d’autres. Notre Dieu est le Tout-Autre,
c’est vrai, comme le croient les juifs et les musulmans. Mais dans le
Tout-Autre, les chrétiens croient qu’il y a place pour l’autre.
C’est un mystère, mais un mystère au sens chrétien du terme. Pas un mystère
comme celui de la Chambre jaune : une énigme qu’un Rouletabille plus malin
que les autres finira par éclaircir un jour.
Qu’est-ce qu’un mystère au sens chrétien du mot ? Le philosophe Gabriel
Marcel en a donné une définition éclairante. Un mystère, dit-il, ce n’est
pas la nuit où toutes les vaches sont noires, où il n’y a rien à voir, rien
à comprendre. Au contraire : un mystère, c’est une réalité qui donne à
penser, mais une réalité vertigineuse, insondable en elle-même, que l’esprit
humain ne pourra jamais étreindre ni se représenter clairement. C’est une
réalité qui donne à penser, mais qui donne à penser à l’infini, sans que la
pensée puisse jamais s’arrêter. En outre et surtout, c’est une réalité
obscure en elle-même, si l’on veut, mais qui éclaire ce qui est autour
d’elle.
Ainsi en va-t-il du mystère de la Trinité, de Dieu Trinité. Cette réalité,
en elle-même, ne nous dit sans doute pas grand’chose. Mais si nous faisons
appel, simplement, à notre expérience humaine, cette trinité de communion
peut être éclairante pour notre expérience même.
Le chiffre trois n’est-il pas, au fond, le chiffre de la vie même ?
La solitude, ce n’est pas une vie. « Il n’est pas bon que l’homme soit seul
», se dit Yahvé au livre de la Genèse. « La solitude est mauvaise
conseillère », dit la sagesse des nations. « Un homme est toujours en
mauvaise compagnie », disait André Gide.
Deux, ce n’est pas beaucoup mieux. Quand on est deux, face à face, deux
seulement, l’issue est facile à prévoir. On a le choix : ce sera le
totalitarisme ou le narcissisme. Ou bien l’un finira par manger l’autre, par
le dominer, par lui imposer sa loi, par l’écraser. Ou bien chacun passera sa
vie à se contempler, à s’admirer dans le regard de l’autre, stérilement.
Comme disait l’humoriste Bernard Shaw : « Dans le mariage, il s’agit de ne
faire qu’un. Le problème est de savoir lequel des deux. »
Il est vrai qu’il y a dans le monothéisme, en germe, une menace redoutable
: la menace du totalitarisme. Une menace pour les autres dieux, bien sûr,
pour les dieux rivaux. Mais aussi une menace pour l’homme. L’homme risque de
passer tout entier, de laisser sa peau dans le service d’un Dieu qui ne
tolère pas d’autre que lui. L’histoire nous apprend en effet que le
monothéisme, en lui-même, ne guérit pas l’homme de la violence dont il peut
être capable, à l’égard des autres et à l’égard de lui-même. Et même, quand
il est convenablement manipulé, le monothéisme peut faire de terribles
ravages. Le christianisme, parfois, n’a été qu’un monothéisme : lorsqu’il a
oublié le Fils, et l’Esprit.
Trois : c’est le chiffre de l’amour. Tous les amants du monde le savent. Il
y a lui et elle. Mais, entre eux, il y a un troisième : leur amour. Leur
amour, comme une réalité, comme une personne au moins aussi réelle
qu’eux-mêmes. Aussi réelle et même plus puissante que chacun d’eux,
puisqu’elle les a réunis. Il est bien normal que l’homme, de tout temps, ait
parlé de l’amour comme d’une personne, et même comme d’un dieu ! Les amants
parlent de leur amour comme ils parlent de quelqu’un.
Et d’ailleurs ce quelqu’un ne tarde pas à prendre chair. C’est l’enfant :
le symbole, la présence, la chair même de leur amour. Que cet enfant soit
enfant de leur chair, que cet enfant soit enfant adopté ou, s’ils restent
sans enfant, que leur amour ait le visage d’autres êtres qu’ils aimeront
ensemble, toujours cet amour entre eux est ce qui les fait sortir
d’eux-mêmes, s’ouvrir, se donner à l’autre, pour se recevoir de lui. Il
n’est pas nécessaire d’être marié pour comprendre cela, et pour en vivre –
autrement.
Dire que Dieu est Trinité, c’est dire simplement que Dieu est amour.
L’amour n’est pas un attribut de Dieu, fût-il le premier. L’amour est l’être
même de Dieu. Dieu est communion d’amour. Dieu est l’amour absolu. Pas
l’amour solitaire : il n’y a pas d’amour solitaire.
Tout à l’heure, à la fin de cette célébration, lorsque, à l’invitation du
célébrant, nous ferons sur notre corps le signe que nous appelons le signe
de croix, nous nous rappellerons que c’est aussi et d’abord le signe de Dieu
Trinité, de la Trinité qui est amour, et dont nous vivons.