Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                


Homélie             

                                                                                             

Dimanche du Corps et du Sang du Christ (A)                                                                                                   25 mai 2008

Père Marc Rasoin, jésuite

 

Dt 8,2-16a ; Ps 147 ; 1 Co 10,16-17; Jn 6,51-58

         « L’homme ne vit pas seulement de pain… » De quoi vit vraiment l’homme ? Qu’est-ce qui nourrit vraiment ? Certes, nous avons besoin de pain et la faim a été de tout temps une des très grandes menaces pesant sur l’humanité. Au Moyen-âge, l’on priait ainsi : « De la peste, de la famine et de la guerre, délivre-nous Seigneur ». Cette prière, combien la font encore hélas sur notre planète… Oui, le pain quotidien est une demande légitime.

         Et pourtant n’avons pas besoin d’un autre pain ? De quoi meurt-on autour de nous ? Est-ce d’abord de faim ? Pas vraiment... Mais de solitude, de silence, d’isolement, oui. Que nous disent les SDF de nos rues ? Que le ressort de leur vie a été cassé parce, qu’un jour ou au long des jours, la parole a manqué… Parole de parents parfois, parole de conjoint souvent, parole de frères toujours… Alors le goût de vivre, le goût du pain, s’est perdu. Et le pain du jour a pris un goût de cendres….

         Nous avons tellement faim d’un pain qui soit parlé, qui soit communion vraie… Dieu a offert cette parole aux fils d’Israël. Elle est comparée au pain car elle donne la vie. Quand le prophète Ezékiel disait que la parole de Dieu était sa nourriture, n’annonçait-il pas un temps où la Parole de Dieu se ferait vraiment chair ? « ‘Fils d'homme, nourris-toi et rassasie-toi de ce livre que je te donne’. Je le mangeai et, dans ma bouche, il fut doux comme du miel » (Ez 3,3). La parole de Dieu se mangeait déjà avant que cette Parole ne se fasse chair et pain… Tant il est vrai qu’en définitive, c’est lui-même que Dieu veut donner et non autre chose… Et nous, créés à son image, c’est nous-mêmes que nous sommes appelés à donner en nourriture à ceux que nous aimons… C’est dans ce terreau là, que Jésus a posé le geste de l’eucharistie : le terreau d’une humanité affamée d’un pain qui nourrisse vraiment, le terreau d’un peuple d’Israël qui avait appris à se nourrir de la parole même de Dieu.

         Lors de la Pâques, Jésus a pris le pain azyme, ce pain qui n’est pas vraiment du pain. Ce pain de pauvreté, ce pain qui rappelle le temps d’esclavage tout en étant signe de la liberté à venir. Lors de la liturgie de la Pâques juive, une expression sur ce pain azyme dit de façon géniale que ce pain est « le pain sur lequel on échange beaucoup de paroles » (le’hem che’onim alav devarim rabbim – Talmud de Babylone, traité Pessahim 115b)… Comment mieux définir notre Eucharistie ?! N’est-elle pas un pain sur lequel, et autour duquel, nous prononçons beaucoup de paroles ? Et quelles paroles ! Celles là-mêmes que le Seigneur nous a laissées… Des paroles qui sont esprit et vie.

         Comment ne pas voir que c’est la parole vraie qui nourrit vraiment, la parole qui donne la vie… S’il n’y avait pas ces brisures de la parole, ces silences mortifères ou ces paroles qui tuent, quels livres seraient écrits ? Quels films seraient faits ?? Le mystère que nous fêtons aujourd’hui ne plane pas dans la stratosphère des idéaux. Il appartient au contraire à notre vie la plus élémentaire, la plus essentielle, la plus fondamentale. Sans cesse nous faisons l’expérience que la parole peut nourrir ou affamer, éclairer ou obscurcir, faire vivre ou faire mourir. Nous sommes en quête d’un pain sur lequel on parle. D’une parole qui se fait nourriture. Avec ce mystère, nous sommes au cœur de ce que cherche notre humanité, avec ce qui est sa chair et son âme, son quotidien le plus prosaïque et son rêve le plus immense : une parole qui nourrisse vraiment, une parole qui soit don de vie.

         Prions pour que nos paroles soient vraiment du pain pour nos frères et que notre pain soit toujours accompagné de paroles. Amen.


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