Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


Fête du Saint Sacrement B                                                                               18 juin 2006                      

 Père Marc Rastoin,  jésuite

Exode 24,3-8 ; Ps 115 ; Hébreux 9,11-15 ; Marc 14,12-26

« Votre sang c’est votre propre vie » (Gn 9,4). Le sang, c’est la vie. Cette vision biblique peut nous paraître lointaine et pourtant ne dit-elle quelque chose d’essentiel ? Le sang n’est-il pas un flux permanent d’échanges entre le corps et l’extérieur et à l’intérieur même du corps. C’est un mouvement perpétuel fragile et précieux. Le sang est signe de communication, d’alliance. Le sang est signe de la vie. Et la vie est faite pour se donner. Donner son sang, c’est le verser. Le sang est fait pour être versé. Jésus dit « ceci est mon sang versé pour la multitude ». Il s’inscrit dans la longue lignée des justes et des prophètes qui ont donné leur vie pour l’Alliance et pour la vie du peuple. Jésus a parlé de « tout le sang des justes répandu sur la terre, depuis le sang d'Abel le juste jusqu'au sang de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez assassiné entre le sanctuaire et l'autel » (Mt 23,35). Zacharie, un prêtre obscur assassiné parce qu’il s’opposait au roi, premier d’une longue série, Thomas Becket Thomas More. Notre sang est fait pour être versé, notre pain est fait pour être partagé, rompu ; notre vie est faite pour se donner.

Mais parfois nous ne savons pas bien comment donner. Nous avons ce désir profond, indistinct de donner mais le chemin n’est pas clair. Comment donner ? A qui ? Où ? Ce n’est pas toujours simple : ‘J’ai tant d’amour à donner et personne qui n’en veut’ dit un personnage du film ‘Magnolia’. La réponse du peuple sur le Sinaï nous donne peut-être élément de réponse. Il dit « Naassé ve nishma » (Ex 24,7) : ‘Nous ferons et nous écouterons’. Ceci peut surprendre notre esprit cartésien. Ne faut-il pas d’abord écouter pour agir ? Comprendre pour décider ? Eh bien nous ne comprenons pas tout mais il faut se lancer. Il faut choisir de donner, sans tout comprendre… Un couple qui se marie connaît-il les épreuves qui l’attendent ? Quelle maladie il faudra affronter à deux ? Qui sait quels soucis donnera tel ou tel enfant ? Qui sait si cet enfant adopté surmontera le traumatisme de sa naissance ? Tant de questions… Pourtant c’est en répondant qu’un chemin s’ouvre. Frère Roger de Taizé disait : ‘vis le peu que tu as compris de l’Evangile.’ Nous ne comprenons pas tout mais ce que nous avons compris, c’est que le Christ ouvre le chemin d’un don qui porte en lui une joie unique. J’aimerais partager avec vous la vie d’une personne qui a versé son sang.

22 février 1943. Dans la prison centrale de Munich, une jeune fille de 21 ans va être décapitée pour haute trahison, avec son frère et d’autres membres du groupe de la ‘rose blanche’. Elle s’appelle Sophie Scholl. Elle est fiancée. Elle est infirmière pédiatrique. Elle a grandi dans une famille de droiture et de foi. Quand toute l’Allemagne se laisse prendre par la rhétorique du régime nazi, elle dit non : non au massacre des enfants handicapés, non au sacrifice de milliers de jeunes gens dans une guerre d’agression, non à l’extermination des Juifs. Et tout cela au nom de sa foi. Tout simplement. Elle engage tout ce qu’elle a et surtout tout ce qu’elle est, dans ce combat pour la justice : distribuer des tracts contre le régime nazi. Elle ne recule pas et elle demandera la même peine que son frère car dit-elle nous avons tout fait ensemble.

Donner son sang, sa vie, a eu un sens concret immédiat pour Jésus. Il l’a aussi pour nous. Quand Jésus a vu une pauvre veuve mettre une piécette dans le trésor du Temple, il a été dans l’admiration et il dit : « cette femme a donné tout ce qu’elle avait pour vivre ! » (Mc 12,43). C’est ce que Jésus a fait : il a donné tout ce qu’il avait pour vivre : sa vie elle-même. Le pain et le vin, c’est tout ce que nous sommes. Prions pour savoir pourquoi, comment et à qui nous donnons notre vie et de le faire avec la même franchise et simplicité que Sophie Scholl. Juste avant qu’ils ne soient exécutés, Sophie put rencontrer trois minutes ses parents. Sa mère lui dit : « Souviens-toi : Jésus… » et Sophie répondit : ‘Oui maman, toi aussi !’.

Que le don de la vie de Jésus et son souvenir continue à circuler entre nous comme un sang qui apporte l’oxygène et la vie.