Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


                                                                                             

Fête de la Toussaint                                                                                                    1er novembre 2007

Père Jean-Jacques Guillemot, jésuite

 

L’évangile des « Béatitudes » que nous propose l’Eglise en cette fête de tous les saints est déconcertant car il nous oblige à chercher le bonheur à un niveau très différent de celui auquel nous sommes accoutumés à le chercher.

Les Juifs de l’Ancien Testament avaient leur idée du bonheur. Un homme heureux , selon la Bible, était quelqu’un de riche et de puissant, ayant de nombreux enfants, des biens, accomplissant la loi divine et servant son prochain. Les Juifs étaient convaincus que le bonheur venait de Dieu, et ils étaient vraiment scandalisés lorsqu’un homme juste se trouvait dans la misère et l’abandon et qu’il n’avait pas reçu de Dieu le don du bonheur.

C’est à de tels gens ayant cette conception du bonheur que Jésus prêcha le message si déroutant des Béatitudes : heureux les pauvres, les affligés, ceux qui ont faim et soif, les pacifiques, etc … Mais il ne nous est pas plus facile qu’aux Juifs du temps de Jésus de recevoir un tel message. Nous avons nous aussi la tentation de considérer que nous sommes heureux lorsque nous rencontrons le succès dans ce que nous faisons, lorsque nous sommes respectés, lorsque l’on nous apprécie, lorsque l’on nous confie les tâches qui nous semblent correspondre à nos talents, lorsque nous pouvons faire ce qui nous plait.

Mais Jésus nous enseigne que nous sommes heureux si nous sommes pauvres, affamés, solitaires, opprimés, parce que c’est pour de telles personnes qu’il est venu et c’est dans de telles situations qu’il nous rejoint. Il est venu pour que nous ayons la vie et que nous l’ayons en abondance – dans ce monde et dans l’autre – une abondance de vie avant la mort et pas seulement après la mort. Ne nous a-t-il pas dit qu’il nous révélait tout ce qu’il avait entendu de son Père « pour que notre bonheur soit parfait » ? C’est pourquoi, nous ne devons pas interpréter les Béatitudes comme une sorte « d’anesthésique spirituel » nous aidant à supporter les soucis et les difficultés de la vie présente dans l’attente du bonheur éternel. Comme si Jésus disait : heureux êtes-vous si vous mourez de faim en ce monde, car vous seriez rassasiés dans l’autre monde… Non. Jésus déclare que les pauvres, les affligés, les persécutés, les affamés sont heureux, précisément parce qu’il est venu pour les libérer. Rappelons-nous ce qu’il fait répondre à Jean-Baptiste qui lui envoie ses disciples pour lui demander s’il est bien le Messie : « Allez dire à Jean ce que vous avez vu : les boiteux marchent, les sourds entendent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres » (cf Luc, 7, 22).

Les Béatitudes, rapportées dans l’évangile de Matthieu, sont donc, en réalité, une mission. La mission donnée par Jésus de compléter ce qu’il a commencé. Lorsque les chrétiens – nous tous – à l’exemple des saints que nous célébrons aujourd’hui, auront vécu selon ces paroles de Jésus et l’auront fait de manière contagieuse, alors il n’y aura plus de pauvres, d’affamés, de souffrants. Le Royaume de Dieu sera pleinement réalisé.

C’est la mission que nous donne l’évangile de ce jour. Et cette mission se réalise quand nous adoptons la sagesse des béatitudes qui va à l’encontre de la sagesse du monde. Face à la folie d’une volonté de posséder tout, de dominer les autres, de les asservir, de les juger, nous sommes invités à témoigner de « la folie de la croix » qui est sagesse de Dieu. Certes, sur ce chemin nous connaissons des hésitations, des reniements, à l’exemple de Pierre, des peurs, mais nous faisons confiance à celui qui, le premier, a construit sa vie selon les béatitudes, manifestant ainsi la nature même de Dieu, qui est « bienheureux » parce que miséricordieux. Son amour nous justifiera comme il justifie « tous les saints » qui sont aussi des pécheurs.

On peut penser que les « Béatitudes » sont comme la carte de la marche à suivre pour parvenir à l’unité des hommes. En effet, elles nous parlent de ce qui, en chacun de nous, est en accord avec ce « Royaume ». Elles sont une proclamation du bonheur et de l’appel au bonheur. Un bonheur qui n’est pas dans la richesse, ni dans la domination, ni dans la victoire sur les autres, ni même dans l’économie de la souffrance ou de la persécution, mais bien dans la « communion » avec tous. Alors, heureux, heureux - tous ceux qui, n’importe où, dans n’importe quel contexte culturel ou religieux, ont une âme de pauvre, font miséricorde, font régner la paix, ont le cœur droit… Tous font partie du corps invisible de « la communion des saints ».