Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


 

 

Toussaint B

Matthieu 5, 1-12

 

 

 Toussaint B

     Père Jean-Paul Mensior, jésuite

 

Matthieu 5, 1-12

Dans l’Apocalypse, Jean voit au ciel la foule immense des élus : ce n’est pas un troupeau anonyme. Chacun garde au ciel le nom de sa tribu, la couleur de sa peau, la musique de sa langue. C’est une foule, mais chacun y est appelé par son nom .
C’est aussi, c’est aussi une foule qui suit Jésus. Une foule de pauvres gens, avec toutes les peines du monde inscrites sur leur visage. Et que fait Jésus ? Il fait la lecture de ces visages et de ces yeux tendus vers lui, et par ses paroles, il révèle la réserve secrète de bonheur, le germe secret de Paradis que tout homme porte en lui. Il contemple la promesse d’une vie éperdument heureuse, encore enfouie dans les visages qu’il regarde. Et il ose réveiller ce bonheur caché – caché derrière la pauvreté, les injustices, les humiliations, les cris, les larmes. Il ose dire : « Heureux êtes-vous… » Et il commence cette litanie obstinée du bonheur, qui nous déconcerte, car l’homme qu’il déclare heureux, c’est celui que nous pensons spontanément malheureux.
Tout à l’heure, au ciel, Jean a été interpellé par un ancien : « Mais tous ces gens vêtus de blanc, d’où viennent-ils ? » Réponse de Jean : « Ils viennent de la grande épreuve. » Quelle épreuve ? Celle à laquelle nous sommes tous soumis :l’épreuve de la vie. L’épreuve de la misère mais aussi de la richesse, l’épreuve de la maladie et de la grande vieillesse mais aussi de la santé, l’épreuve du monde auquel nous appartenons et dont nous connaissons les lois : posséder, paraître, dominer. Mais ces lois, les Béatitudes les contestent en remettant à leur juste place le pouvoir, l’argent et l’apparaître, si nous voulons goûter le vrai bonheur dont Dieu seul a le secret.
Pourquoi ces Béatitudes continuent-elles à nous toucher ? C’est , je crois, parce qu’ elles nous rejoignent dans ce qu’il y a de faible en nous. Personne d’entre nous ne peut dire qu’il n’est pas un pauvre : on peut ne manquer de rien , et en même temps être bien pauvre en miséricorde, en compassion, en douceur. Personne d’entre nous ne peut dire qu’il n’a pas, cachées au fond de son passé , une ou plusieurs raisons légitimes de pleurer. Personne d’entre nous ne peut dire qu’avec ce qu’il apprend chaque jour de la violence mortelle qui règne dans notre monde, ou avec ce qu’il supporte dans sa propre existence, ou encore avec ce qu’il découvre en lui de violence cachée, il n’a pas eu, un jour, faim et soif de justice et de douceur.
Or, ce que Jésus nous dit aujourd’hui , c’est qu’il y a du bonheur et de la sainteté en germe dans notre pauvreté, dans nos faiblesses, dans nos larmes, dans les injustices subies. Et que c’est à partir de là, tels que nous sommes, que nous pouvons devenir des consolateurs pour les affligés, des cœurs purs, ouverts à tous sans retenir captifs ceux qu’ils aiment, des artisans de paix capables de désarmer la violence par leur douceur, et cette arme absolue qu’est la bonté.
Tous, sans exception, nous sommes appelés au bonheur et à la sainteté . Croyons-nous, oui ou non, que le Christ, comme nous le répétons dans nos églises, est venu chercher et sauver ce qui était perdu ? Bien sûr, la plénitude de vie et de bonheur qui nous attend est en avant de nous, mais il n’est pas possible que quelque chose de cette joie future ne vienne pas refluer dès maintenant sur notre vie, pour l’irriguer et l’apaiser
Voilà pourquoi Jésus ose parler au présent : « Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse ! » Oui, réjouissons-nous, frères et sœurs, pour le germe de bonheur et de sainteté que le Seigneur réveille ce matin, en chacun de nous. Qu’il lui donne croissance et force, pour sa joie et pour la nôtre.