Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                


Homélie             

                                                                                             

Dimanche de la Sainte Trinité (A)                                                                                                   18 mai 2008

Père Jacques Trublet, jésuite, professeur au Centre Sèvres 

Exode 34, 4…9 - Cantique de Daniel – 2 Corinthiens 13,11-13 – Jean 3,16-18

Au terme du temps pascal, depuis le XIVe s., l'Église nous invite en ce dimanche qui suit la Pentecôte à contempler le mystère de la Ste Trinité, origine et terme de toute chose.

- Mystère à la fois oublié et dont on se méfie. Le grand théologien allemand Karl Rahner écrivait il y a une trentaine d'années: «Les chrétiens professent un Dieu Trinité dans les confessions de foi (le credo) ou la liturgie eucharistique, mais demeurent monothéistes dans la pratique de leur vie chrétienne... ». Pour beaucoup de chrétiens, en effet, ce mystère reste dans l'ombre. Or, si ce mystère n'est pas le cœur la foi chrétienne, nous risquons de tomber soit dans le déisme, soit dans la tri-théisme.

- Dans le premier cas, nous nous représentons Dieu comme le grand horloger de l'univers ou, avec des termes plus actuels, aux commandes d'un ordinateur et réglant en surplomb tout ce qui se passe dans notre monde. Ce monstre froid ne dynamise guère nos énergies et ne mobilise pas non plus notre affectivité.

- Dans le second cas, on fait comme si l'on croyait à trois dieux, invoquant tantôt l'un tantôt l'autre sans penser d'abord les relations qui unissent ces trois personnes. La trinité devient alors un problème arithmétique insoluble où 1 + 1 + 1 donnent encore 1, mais devant l'excès de souffrance qui a marqué notre époque, on comprend que nos contemporains aient déserté nos assemblées et que nos frères juifs ou musulmans soient choqués par la conception que nous nous faisons de Dieu.

Le mystère de la Sainte Trinité prend sa source dans l'Écriture, mais tel un filet d'eau qui sort de terre, on ne peut y trouver le caractère grandiose et achevé d'un fleuve au moment où il se jette dans la mer. Tout y est en germe et la construction ne s'achèvera qu'au Concile de Nicée et Constantinople, mais si ce mystère est fondamental pour la Révélation, voire central, c'est dans la Bible qu'il faut aller en recueillir les premiers balbutiements.

- D'abord dans l'Ancien Testament où certes, Dieu est Un, mais Dieu est aussi celui qui se met en quête de l'homme, prenant le risque d'affronter notre liberté et les intermittences de notre cœur. «Adam où es-tu?», demande-t-il à l'homme après la chute. Et puis cela se poursuit dans l'histoire d'un peuple qu'il s'est choisi pour le meilleur et pour le pire. Une peuple difficile, nous a rappelé la première lecture, mais dont Dieu est follement amoureux comme en témoignent ces quelques phrases des prophètes. «En mon cœur, quel émoi pour lui! Je l'aime, oui, je l'aime, oracle du SEIGNEUR» (Jr 31:20) ou «Quand les montagnes feraient un écart et que les collines seraient branlantes, mon amitié loin de toi jamais ne s'écartera et mon alliance de paix jamais ne sera branlante, dit celui qui te manifeste sa tendresse, le SEIGNEUR». (Is 54:10). Permettez-moi d'y ajouter une tradition rabbinique. Un jour Dieu et Osée discutent ensemble. Dieu invite Osée à quitter sa femme (qui était une prostituée) pour mieux se consacrer à son ministère de prophète, à l'exemple de Moïse. Osée rétorque qu'il a eu d'elles deux enfants. Puis il conseille à Dieu de changer de peuple puisqu'il lui est infidèle. Alors Dieu lui fait cette réponse extraordinaire: Toi tu ignores de qui sont tes enfants et tu ne veux pas les quitter, alors que tu voudrais que moi je quitte les fils d'Abraham, d'Isaac et de Jacob que j'ai choisis».

- Dans l'Ancien Testament, Dieu entre parfois en scène discutant avec Noé sur les mensurations de l'arche ou avec Abraham sur le nombre de justes nécessaires au salut de Sodome, mais progressivement il s'efface derrière des intermédiaires: les anges, la sagesse, la parole, l'esprit pour sauvegarder sa transcendance et garder ses distances tout en venant à notre rencontre. Dans l'Ancien Testament, les trois personnes ne sont pas encore nettement définies l'une par rapport à l'autre, mais nous apprenons que Dieu est relation à l'humanité et relation en lui-même.

- Dans le Nouveau Testament, avec le Christ, à la fois Parole, ange, esprit ou sagesse, Dieu rejoint son peuple et plante sa tente parmi nous, mais ce n'est pas tant sur les quelques confessions trinitaires comme Mt 28:19 «Allez donc: de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit», (Mt 28:19) ou les discours johanniques qu'il faut fonder notre foi en la Trinité, mais dans le mystère de la Croix où le Père nous livre son Fils sachant fort bien ce dont les hommes sont capables! Le Fils se livre à son Père et aux hommes jusque dans la mort, et nous remet l'Esprit pour que nous puissions nous donner à la manière du Christ et ainsi rejoindre
l'amour de Dieu le Père. Tout vient du Père et retourne au Père, par le Fils et dans l'Esprit

- Comment vivons-nous de ce mystère? Comment en parlons-nous?

Les hommes ont toujours cherché à représenter Dieu et souvent n'ont fabriqué que des idoles. Parfois même, on a orné nos églises d'un triangle pour signifier ce mystère trinitaire, mais il vaut mieux contempler l'icône de Roublev. En Gn 1:26, il nous est dit que Dieu créa l'humanité à son image comme sa ressemblance, homme et femme, il la créa cette humanité. C'est le couple et non l'individu qui devient ainsi la plus belle image ou la meilleure parabole pour dire Dieu. Dire que Dieu est mystère ne signifie pas qu'on n'y comprendra jamais rien, mais qu'il est trop grand pour notre intelligence, tels ces soleils de Provence ou du Proche Orient qui vous éblouissent de lumière et qu'on ne peut fixer. Alors, Dieu a disposé en ce monde quelque reflet de ce qu'il est et le couple est sans doute l'image la moins imparfaite pour nous dire que Dieu est relation et communication, mais cela peut s'étendre à toutes nos relations humaines. L'essentiel du Christianisme ne réside-t-il pas dans l'amour de Dieu et l'amour du prochain. C'est donc dans ma manière d'accueillir ces hommes et ces femmes que Dieu me donnent à rencontrer que se manifeste la manière dont je vis du mystère trinitaire. Quelles qu'ils soient et contemplant en eux le visage du Jésus rayonnant ou défiguré. Ainsi l'amour de Dieu et l'amour de l'homme sont étroitement liés dans un cercle sans rupture. Certes, la Trinité demeure un mystère, on ne démontre pas un mystère, on y entre par une contemplation qui peut irriguer toute notre vie.

Amen

Jacques TRUBLET sj
Professeur au Centre Sèvres


 


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