La passion dont nous venons d’entendre le récit, c’est celle du Fils de
Dieu dans notre chair.
Jean parle autrement que les autres évangélistes de l’agonie de Jésus.
Chose étrange, cette agonie qui, dans Luc, va jusqu’à la sueur de sang,
est transposée par Jean dans une parabole végétale de la mort. C’est la
parabole du grain de blé qui doit tomber en terre. Celui qui la prononce,
c’est le Fils de Dieu lui-même qui sait bien que dans quelques heures
c’est lui qui va être jeté à terre. C’est pourquoi il s’écrie : « Père,
sauve-moi de cette heure ! » en ajoutant aussitôt : " …mai non ; c’est
pour cette heure que je suis venu." Lui qui est la Résurrection et la Vie,
lui qui va connaître la mort et qui va la détruire passe, pour nous
acclimater à la nouveauté inouïe de la Résurrection, par l’image naturelle
de la semence qui donne du fruit par sa mort même.
Mais il ne faut pas nous y tromper. Ce qui fait le prix de la mort du
Christ, ce n’est pas la somme de souffrances qu’il a endurées, car la
souffrance n’a en soi aucune valeur. Non, ce qui fait la fécondité
universelle de cette mort, c’est que le Fils de Dieu lui-même, c’est à
dire le fruit de la génération éternelle du Père, est entré librement et
par amour pour nous dans notre mort d’hommes.
Au moment même où on va lui arracher sa vie, Jésus dit, avec la liberté
souveraine du Fils: « Si le Père m’aime, c’est que je donne ma vie. On ne
me l’ôte pas. C’est moi qui la donne. »
Pesons bien ces mots que nous connaissons : « donner sa vie ». Il importe
peu que ce don soit sanglant ou non, spectaculaire ou quotidien. Ce qui
est certain c’est que, si nous voulons vivre de l’esprit de Jésus, il nous
faut entrer dans ce mouvement du don de soi qui, certes, ne nous est pas
spontané, mais dans lequel l’énergie même du Christ nous entraîne. Il nous
l’a promis : «Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi. »
Vouloir retenir sa vie, la garder jalousement pour soi seul, c’est comme
vouloir retenir de l’eau dans ses mains : elle s’écoule entre nos doigts.
Tel est, frères et sœurs, le Royaume auquel nous appartenons : un royaume
dont le roi triomphe par la croix, un royaume où l’on ne sauve que ce que
l’on donne, un royaume où tout ce qui n’est pas donné est perdu.