Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Homélie             

                                                                                               

Vendredi Saint

Jean 18,1-19,42

P. François Boëdec, jésuite   

 vendredi 2 avril 2010

                                            

Devant ce mystère de la croix, frères et sœurs, chacun de nous s’approche comme il peut. Avec des sentiments sans doute contrastés où se mêlent peut-être la distance, l’incompréhension, le refus et la fuite, mais aussi une certaine crainte, un cri étouffé au fond de soi, un douloureux désir, un sens qui échappe…

La croix nous parle de nos vies, de ce que nous portons chacun et chacune, du poids de nos histoires, de ce qui a été choisi et ce qui ne l’a pas été, et de ces lieux si intimes de nos existences que même les plus proches parfois n’y ont jamais totalement accès.

La croix nous parle aussi de tous les départs de ceux que nous aimons, particulièrement quand la maladie ou le drame nous les ont prématurément arrachés. Nous laissant désorientés de tristesse.

La croix nous parle enfin de tous ces lieux de nos vies et de nos sociétés qui sont dans l’obscurité. Là où la vérité n’a pas sa place et insupporte. Là où l’arbitraire et l’injustice paradent sans complexe. Là où, toujours pour de bons prétextes, l’homme est défiguré. En tout cela, nous savons nos petites et nos grandes responsabilités, nos compromissions du quotidien avec les tentations du pouvoir, de l’avoir et du paraître.

Tout cela suffirait déjà à détourner notre regard. Mais la Croix nous dit autre chose qui ne cesse de nous déstabiliser et de poser question à ce monde : Dieu n’est pas celui que nous pensions : un Dieu fort et puissant qui comme n’importe quel dieu s’imposerait à tous. Cette croix vient tout inverser, tout remettre en cause de nos conceptions et de nos pratiques religieuses. Elle n’est pas un accroc dans la gloire divine ; elle est cette gloire se manifestant. Dieu se découvre, nous montre qui il est en se laissant écraser par l’homme et sa violence. Et si beaucoup ne peuvent supporter cet étalage de la faiblesse de Dieu, c’est qu’ils ne voient pas que c’est notre propre faiblesse qu’il affiche là. « Voici l’homme » dit Pilate. Et voici Dieu à la même enseigne, celle de la croix.

Révélation du mal de l’homme, la croix en signifie aussi le dépassement. Cette mise à mort ne peut arrêter Dieu. Par sa faiblesse, il manifeste sa puissance souveraine. Toute puissance d’un amour plus fort que la puissance de la haine homicide. Etre Dieu, c’est cela. Jésus, dans sa Passion, reste bien le Seigneur. Il est même plus que jamais le Seigneur. Nous entraînant là où nous ne pouvons aller seuls. Nous faisant découvrir la vérité de nous-mêmes, dépouillés de nos masques et de nos prétentions. Non seulement nous sommes rejoints dans notre détresse la plus profonde, non seulement nous nous découvrons partie liée avec ce mal à l’œuvre, crucifiant le Christ et crucifiant les hommes. Mais, réalisant qui nous sommes et nous jugeant indignes d’être aimés, nous découvrons que nous sommes aimés quand même. « Celui qui n’avait pas connu le péché, Dieu l’a fait péché pour nous, afin qu’en lui nous devenions justice de Dieu » dira l’apôtre Paul aux habitants de Corinthe (2 Co 5, 21).

C’est devant cette révélation de Dieu,  frères et sœurs, de ce qu’il a fait et ne cesse de faire, que nous sommes ce soir. Révélation à laquelle tant de choses au fond de nous et dans notre monde résistent. Pourtant, c’est à ce Dieu - et pas un autre - que nous voulons croire. C’est ce Dieu - et pas un autre - qui désire nous attirer à lui. Certes, nous pouvons croire au Dieu tout-puissant et éternel, au créateur des mondes, à l’au-delà, si nous ne croyons pas que Dieu vient avec nous jusque dans notre mort, nous sommes définitivement sans Dieu, car il nous manque là justement où nous avons besoin d’être sauvés. Que nous importe Dieu si nous sommes seuls avec toutes nos morts ? Celle qui nous attend au terme de notre route, et celles du quotidien des jours ?

Dans toutes les traversées périlleuses où nous risquons de nous perdre, il est celui qui s’est engagé. « Jusqu’au bout ». Pour montrer que la mort ne tient pas devant Dieu. Qu’elle ne tient pas devant la puissance de vie et d’amour de Dieu.

Ce soir, frères et sœurs, alors que nos fautes, nos échecs et nos blessures nous laissent dans un silence immobile, et que la contemplation de nos vies, passé et avenir, assombrissent peut-être notre cœur, Dieu part seul en avant de nous, premier des hommes, Fils de l’homme, pour accomplir ce que seul l’amour de Dieu peut opérer. Bientôt, au petit matin, il viendra nous dire que nous pouvons nous aussi emprunter le même chemin, avec tous ceux qui ne veulent plus laisser le dernier mot au mal et la mort.

© Compagnie de Jésus