Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                

 


 

 

 

 

 

Vigile Pascale                                                                   15 avril 2006                      

 Père François-Xavier Dumortier,  jésuite

 

Qui d’entre nous n’a pas, un jour, vécu la confrontation difficile et douloureuse à la mort, la mort d’une mère, d’un père, d’une sœur, d’un frère, d’un enfant, d’un parent, d’un ou d’une ami(e) et ne s’est senti complètement désemparé, totalement démuni ? Qui d’entre nous n’a pas été, un jour, en nous rendant quelque part vers une tombe qui fixait un grand chagrin, habité et travaillé par ce que la rupture de la mort implique de déchirement et de questionnements ? Qui d’entre nous, ce soir, ne ressent pas intérieurement ce que pouvaient éprouver Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques, et Salomé sur le chemin qui les conduisait au tombeau de Jésus ? Nous venons de nous rappeler, depuis jeudi soir, ces moments extrêmes où Jésus, abandonné de beaucoup mais pas de tous, s’est avancé vers l’heure de sa vie où il pourrait dire : « tout est accompli », vers l’heure de la Croix. Pour ces femmes, tout leur semble achevé : elles pensent au corps mort à embaumer, à la pierre du tombeau qu’il faudra rouler… Et les voici faites témoins d’un événement proprement incroyable : la pierre qui séparait l’ombre du sépulcre de la lumière du jour et le lieu de la mort de la terre des vivants… cette pierre a été roulée ; elle ne sépare plus rien : le lever du soleil peut désormais éclairer l’intérieur du tombeau et ces femmes, ces porteuses de vie, peuvent entrer dans le lieu où le cadavre avait été déposé. Et ce n’est pas le silence profond de la mort qu’elles trouvent : c’est un jeune homme vêtu de blanc qu’elles rencontrent et qui leur dit : « Vous cherchez Jésus de Nazareth, le Crucifié ? Il est ressuscité : il n’est pas ici ».

 

Oui, tel est le message de Pâques : le tombeau de Jésus est ouvert… il est désormais ouvert pour toujours. Inutile de le chercher du côté de la Croix et du sépulcre : il est ailleurs… mais nul ne peut le chercher ailleurs qu’il ne l’a pas suivi du regard depuis le Jardin des Oliviers jusqu’au moment de l’ensevelissement. Il faut cette longue présence du regard et du cœur à Jésus arrêté, Jésus jugé et condamné, Jésus raillé et humilié, Jésus flagellé et crucifié… oui, il faut cette longue présence du regard et du cœur pour entendre ce que le messager de Dieu livre aux trois femmes : une parole inouïe, « Il est ressuscité : il n’est pas ici ». Oui, la force de Dieu a investi les forces de la mort jusqu’à les vaincre de l’intérieur. Ainsi, la mort est morte… Et l’histoire de Jésus n’est pas terminée car il est vivant ; et s’il est vivant, c’est qu’il est véritablement le Christ, le Messie de Dieu. Nos yeux s’ouvrent et s’ouvrent à la mesure de l’événement du tombeau ouvert… L’événement a une amplitude telle qu’il laisse sans voix : les femmes s’enfuient, toutes tremblantes, et ne disent rien à personne. Nous ne sommes pas dans l’ordre habituel des choses, dans le domaine de ce qui était prévisible parce que déjà connu, anticipable parce que déjà expérimenté dans nos vies d’hommes. L’événement révèle la présence et l’action de Dieu comme jamais. Ainsi, ce qui s’est produit marque une césure radicale entre un avant et un après ; ce qui survient avec la Résurrection de Jésus fixe un commencement, un tel commencement qu’il nous a fallu écouter ces textes qui nous renvoyaient aux origines de l’histoire de Dieu et de l’homme, de l’homme et de Dieu, et qu’il nous faut et nous faudra laisser le Seigneur, jour après jour, faire avec nous ce qu’il fit avec les disciples d’Emmaüs : nous « expliquer ce qui le concernait dans toutes les Écritures ».

 

Alors nos yeux continuent de s’ouvrir : qui était enfermé dans le tombeau ? Jésus certes, mais aussi vous et moi… prisonniers que nous sommes de tant d’enfermements subtils ou captifs de tant de formes de servitude. Et qui est sorti du tombeau ? pour qui la pierre a-t-elle été roulée ? pour Jésus certes, mais aussi pour vous et pour moi : tout ce qui pouvait être fermé et verrouillé, enfermant et mortifère… oui, tout cela s’ouvre, tout cela est ouvert. La mort n’est plus le dernier mot d’une existence humaine : elle est ouverte à ce qui la traverse et la dépasse en Dieu… la violence meurtrière ne vient plus à bout du juste innocent : la force de Dieu rouvre l’espace où justice et paix désignent le monde nouveau en genèse et où se lèvent des artisans de paix ; la souffrance, toujours obscure et souvent opaque n’est plus un exil, un déracinement, une prison : à la lumière de Pâques, le regard commence à voir ce qui était jusque-là invisible. Tout se passe comme si l’événement de Pâques faisait vaciller les certitudes les plus avérées, craquer les habitudes les plus anciennes, et rouvrir nos vies à l’immensité de Dieu… comme si la lumière de Pâques venait brûler en nous tout ce qui s’oppose au feu de la présence divine.

Et pourtant le messager nous dit : « Il n’est pas ici… Il vous précède en Galilée ». C’est la confidence reçue par les trois femmes venues au tombeau. Ce n’est pas au sépulcre ouvert qu’il faut rester ou plus tard retourner… Ce n’est pas là qu’il faut s’interroger… Ce lieu est un point de départ : nous cherchons parfois des réponses là où un chemin nous est désigné. Oui, l’événement de la résurrection nous met en marche vers le Ressuscité, là où Lui nous attend : Il est en avant de nous, en attente de nous, en attente de l’humanité appelée à Le reconnaître et à Le rejoindre.

 

Chrétiens d’aujourd’hui – nous qui, comme le dit Paul : « par le baptême dans sa mort avons été mis au tombeau avec lui » pour vivre d’une vie nouvelle – nous avons à signifier, dans notre existence personnelle et par notre vie ecclésiale, l’extraordinaire événement de Pâques. Oui, du tombeau ouvert naît une espérance à la mesure du don de Dieu, une espérance que nous portons certes « dans les vases d’argile » que nous sommes jusqu’au cœur des épreuves et des désolations, mais une espérance qui nous conduit à Celui qui nous précède, le Seigneur Ressuscité, le Vivant pour toujours.