Eglise Saint-Ignace       

église des jésuites à Paris                


Homélies du Triduum Pascal             

 
 

                                               

 

Jeudi Saint (C)                     8 avril 2004    

Père Jean-Marc Furnon,  jésuite.

 

Jean 13, 1-15

IL SE MET A LAVER LES PIEDS DE SES DISCIPLES

Jésus se met à laver les pieds de ses disciples. C’est un geste d’hospitalité avant que le repas ne commence. Ce geste est posé par un serviteur de la maison à l’égard d’un hôte.
Ici, Jésus pose lui-même ce geste au cours du repas, en partageant la position d’infériorité du domestique. Lui, le maître, se fait serviteur : il manifeste qu’il est au service de ses disciples. Ce faisant, lui, le Fils, révèle dans son mouvement d’incarnation que le Père est au service de l’homme. C’est le mouvement dont parle St Paul dans l’épître aux Philippiens que nous entendions dimanche dernier aux Rameaux : « lui, de condition divine ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur » (Philippiens 2,6-7).

Le geste du lavement des pieds est prophétique. Par ce geste, Jésus annonce tout le mystère pascal dans lequel il entre radicalement ce soir là au cours de son dernier repas.  « Il s’est abaissé » (Philippiens 2,8) dira St Paul. Il aurait pu laver les mains de ses apôtres en se tenant debout devant eux. Il a choisi de leur laver les pieds et pour se faire il s’est mis à genoux.


C’EST UN EXEMPLE QUE JE VOUS AI DONNE AFIN QUE VOUS FASSIEZ VOUS AUSSI COMME J’AI FAIT POUR VOUS

Lors de son dernier repas, Jésus prend une initiative en associant ses disciples au mystère de sa vie. C’est pour eux un exemple qui les conduit à faire de même – « afin que vous fassiez vous aussi comme j’ai fait pour vous » leur dit il. Non pas le geste matériel mais ce qu’il signifie. Le service fraternel, à l’exemple du maître, doit devenir la loi de leur communauté : « Je vous donne un commandement nouveau : vous aimer les uns les autres. A ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples ; si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jean 13,34-35).
Si nous faisons ce geste dans la liturgie ce soir, c’est parce que l’Eglise antique a repris les mots de Jésus au sens propre. Elle a gardé ce geste dans la liturgie du Jeudi Saint, justement le jour où nous fêtons l’institution de l’eucharistie. Ce geste est un exemple que Jésus donne à ses disciples pour agir dans le monde. Ce geste que nous posons à notre tour ce soir est prophétique : il indique que nous consentons à l’avenir qu’il nous ouvre au sortir de cette célébration.
« Vous ferez cela en mémoire de moi ». Qu’est-ce donc que communier au Christ sinon écouter sa parole, manger son corps et boire son sang, et agir selon l’exemple qu’il nous a donné ? Le sens ultime est la communauté de vie avec Jésus : la com-union.
Tout est sous le signe de l’amour : la mémoire cultuelle de la Cène et la mémoire existentielle du lavement des pieds. Elles n’ont qu’un seul but : vouer notre vie au service de nos frères. Là est notre appel à devenir eucharistie pour nos frères. Les deux mémoires constituent la communauté des disciples de Jésus. L’une ne peut se maintenir sans l’autre. Le lavement des pieds nous ouvre au mystère de l’eucharistie et l’eucharistie fortifie chez le croyant l’amour fraternel de source divine. Communier au corps et au sang du Christ sans pratiquer un service de nos frères à l’exemple du lavement des pieds est illusoire.
Jésus nous a donné l’exemple. Ce soir apparaît en pleine lumière le sens ultime de notre vie : notre totale disponibilité aux autres en mémoire de Jésus.


TU NE ME LAVERAS PAS LES PIEDS : NON JAMAIS !
SI JE NE TE LAVE PAS, TU N’AURAS POINT DE PART AVEC MOI

Et Pierre dit à Jésus : « Tu ne me laveras pas les pieds : non, jamais ! ». Une fois de plus Pierre résiste comme après la première annonce de la Passion. Et sa résistance dit la résistance de la communauté chrétienne.
- résistance à accueillir cette révélation d’un Dieu qui se met radicalement au service de l’homme.
- résistance à se laisser toucher par le Christ incarné, à accepter le contact avec son humanité.
- résistance à accepter l’hospitalité que Jésus lui offre dans son mystère pascal.
- résistance à dépendre du Fils comme le Fils dépend en tout du Père, se recevant comme un don pour les autres.

Le lavement des pieds dialogue avec la Cène. Il n’est pas possible de boire au sang du Christ si l’on n’accepte pas l’hospitalité du Christ serviteur. Jésus fonde la communauté des disciples qui ont part avec lui : ils rendront un service par amour. Gratuitement. Sans se servir au passage, renonçant avec sa grâce à la volonté de puissance camouflée sous le dévouement.

Sachant cela, heureux êtes vous, frères et sœurs, si vous le faites !

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Vendredi Saint (C)                     9 avril 2004    

Père Jean-Paul Mensior,  jésuite.

 

Célébration de la Passion

 La Passion dont nous venons d’entendre le récit, c’est celle du Fils de Dieu dans notre chair.

Dans son évangile, St Jean ne nous parle pas de l’agonie du Christ au jardin des oliviers. Pas plus qu’il ne nous rapporte ce moment ultime où Jésus en croix, à bout de souffrances et de forces, a repris à son compte le gémissement du psalmiste: « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Jean nous dit autrement la souffrance et la déréliction de Jésus, avec la parabole du grain de blé jeté en terre et qui doit y mourir pour porter du fruit. Quand Jésus la prononce, il sait bien que, dans quelques heures, c’est lui qui va être jeté en terre. C’est pourquoi il s’écrie : « Père, sauve-moi de cette heure ! » , mais c’est pour se reprendre aussitôt : « Mais non ! C’est pour cette heure que je suis venu. » Et il va, librement, à sa Passion.
C’est avec la même liberté – la liberté souveraine du Fils – qu’avant de subir ce qui va être un meurtre, il avait déclaré: « Je donne ma vie. On ne me l’ôte pas. C’est moi qui la donne. »

Voilà ce qui fait le prix et la fécondité universelle de cette mort. C’est que Jésus de Nazareth, le Fils de Dieu dans notre chair, est entré corps et biens dans notre condition de créature, et par conséquent dans notre mort d’homme, librement, et par amour pour nous.

Depuis ce jour, c’est là, dans la contemplation de Jésus crucifié, que les chrétiens dans l’épreuve ou dans la tourmente, ont trouvé la force qu’il leur fallait pour traverser ce qui leur paraissait insurmontable, et demeurer fidèles.
Aujourd’hui encore, et jusqu’à la fin des temps, c’est là qu’il faut nous tenir, dans le silence et la reconnaissance aimante , en nous laissant entraîner par l’énergie du Christ.
Car il nous l’a promise quand il a dit : « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi. »

C’est maintenant chose faite. Alors laissons nous attirer par le Christ, dans ce royaume dont le roi triomphe par une croix, un royaume où l’on ne sauve que ce que l’on donne.
 

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Samedi Saint (C)                     10 avril 2004    

Père Michel Fédou,  jésuite.

 

Des générations de croyants se sont transmis les paroles que nous avons entendues ce soir. Bien avant la venue du Christ, en Israël, les pères racontaient à leurs fils comment le Seigneur avait libéré son peuple de la servitude : souvenir d’un événement passé, mais aussi promesse du jour où d’autres servitudes seraient abolies, où la mort même serait vaincue, où la création commencerait d’être renouvelée. Et voici qu’un événement nouveau s’est produit, cet événement même dont quelques femmes eurent la révélation au sortir de la nuit, de bon matin, et que toutes les générations chrétiennes ont depuis lors transmis jusqu’à nous : « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici, il est ressuscité. »

            L’événement s’est produit dans notre histoire, mais il est sans commune mesure avec tout autre événement de cette histoire. Jésus a fait le passage que nul n’avait accompli avant lui : lui qu’on avait connu sur les routes de Galilée, lui qu’on avait vu expirer sur la croix, voici qu’il est arraché aux ténèbres de la mort – non pas simplement réincarné dans un corps de nouveau voué à la mort, mais vivant à jamais et le premier à l’être (« Premier-né d’entre les morts, dira saint Paul).

            Nouvelle inouïe : les femmes ne s’y attendaient pas, elles qui étaient venues auprès d’un tombeau, elles qui avaient apporté des aromates pour vénérer le corps d’un défunt, elles qui constatèrent d’abord une absence – l’absence de ce corps –, elles qui ne savaient que penser et qui, devant les deux hommes mystérieusement apparus, furent saisies de crainte et baissaient le visage vers le sol. Les apôtres s’y attendaient encore moins : les propos des femmes leur semblaient délirants, ils ne les croyaient pas. L’un d’eux, Pierre, voulut aller vérifier : il courut au tombeau. Mais lui-même ne fit que constater l’absence du corps, et nous dit l’évangile, s’en retourna tout étonné.

            La Résurrection est bien advenue dans notre histoire, mas son annonce ne s’impose pas comme celle d’un message qu’on voudrait faire passer par propagande. Jésus lui-même, selon le récit de Luc,  ne se montre pas aux femmes qui sont venues au tombeau : tout commence en réalité par une parole que ces femmes sont invitées à croire : « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici, il est ressuscité. » L’annonce de la résurrection nous parvient par la parole que les femmes ont rapportée : nous sommes nous-mêmes invités à faire confiance à leur témoignage et à accueillir dans la foi cette parole qui nous a été transmise : alors le Vivant se révèlera à nous.

            Mais déjà il s’est révélé à nous. Il s’est révélé à nous chaque fois que nous avons accepté de nous laisser surprendre par Lui : nous pouvions nous résigner à sa mort sur la Croix, il nous révèle que la vie en lui a triomphé de la mort. Il se révèle à nous en faisant de nous un corps, la communauté de ceux et celles qui du Nord au Sud et d’Orient en Occident célèbrent aujourd’hui sa victoire sur la mort. Il se révèle à nous chaque fois que nous avons éprouvé sa présence. La preuve du pain, a-t-on pu dire, c’est qu’il nourrit ; la preuve de la Résurrection, pourrait-on dire aussi, c’est qu’elle nous donne de vivre, qu’elle fait de nous des vivants – des vivants qui certes connaîtront un jour la Pâque ultime de leur propre mort mais qui ont désormais l’espérance d’être accueillis au-delà de la mort parce qu’ils sont précédés par Lui, le Vivant, le Premier-né d’entre les morts.

Le Ressuscité se révèle encore à nous chaque fois que nous faisons mémoire des Ecritures qui parlent de Lui. Les femmes étaient venues auprès d’un tombeau, d’un lieu où l’on se souvient des morts, or il leur fut demandé de se souvenir plutôt de ce que Jésus avait dit quand il était en Galilée : « Rappelez-vous… Il faut que le Fils de l’homme… soit crucifié et que, le troisième jour, il ressuscite ». Le Ressuscité se révèle à nous quand nous faisons mémoire de ces paroles, et aussi des paroles plus anciennes qui mystérieusement l’annonçaient : cette nuit de l’Exode qui était déjà celle d’une libération mais qui laissait attendre le franchissement d’une autre mer, les eaux de la mort ; ce jour où Abraham avait consenti à perdre son fils, son unique, mais où la vie de ce fils avait été finalement épargnée – promesse d’une descendance qui survivrait à la mort même – ; et plus lointainement encore ces jours et ces nuits de la genèse, ces temps où pour la première fois la lumière avait été séparée des ténèbres, cet instant où Dieu avait créé l’homme à son image – espérance de cette nouvelle création où la mort même serait vaincue.

            L’histoire de nos vies continue, elle continuera au-delà de cette célébration, avec ses joies ou peut-être ses difficultés et ses épreuves. L’histoire de notre monde aussi continue, avec tout ce qui en fait la beauté et la grandeur, comme avec ses drames et ses violences. Mais pour nous, et pour toute la communauté des chrétiens qui célèbrent le Ressuscité en divers pays du monde, rien ne saurait être comme si les ténèbres de la nuit n’avaient pas été à jamais déchirées par l’événement de Pâques. La nouvelle de la Résurrection nous a été transmise par des générations de chrétiens, pour qu’à notre tour nous l’entendions et la croyons et la partagions. Elle nous est dite dans le creux de l’oreille, mais c’est une nouvelle pour le monde entier.

            Marie Madeleine, Jeanne, Marie mère de Jacques, vous êtes venues ce matin-là auprès du tombeau avec vos aromates. Vous auriez pu dire comme l’épouse du Cantique : « la nuit, j’ai cherché celui que mon cœur aime. Je l’ai cherché, mais ne l’ai point trouvé ! » Mais vous êtes laissé surprendre par la voix jaillissant de l’aurore : « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici, il est ressuscité. » Et bientôt vous pourrez dire, et vous nous dites en cette nuit de Pâques : « j’ai trouvé celui que mon cœur aime. Je l’ai saisi et ne le lâcherai point… » Voici le nouvel Adam, la parfaite Image de Dieu, le Vivant qui est à jamais avec vous et qui vous entraîne dans sa Pâques pour vous donner d’avoir part à sa vie. Christ était mort, il est ressuscité ! Alleluia.

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