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dimanche 9 octobre 2005
Père Alain Thomasset, jésuite
« Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous
rencontrerez, invitez-les au repas de noce ». Cette phrase de l’Evangile
que nous venons d’entendre pourrait décrire la vie du Père Alberto
Hurtado qui va être canonisé le 23 octobre prochain à Rome. Plus que
d’autres il a entendu cet appel pressant du Père des cieux désireux de
rassembler ses enfants et de faire que tous les hommes participent au
banquet du Royaume, désireux que personne ne soit oublié, délaissé. Ce
jésuite chilien mort en 1952 à l’âge de 51 ans, a en effet
profondément marqué les esprits de son pays en créant notamment des
« foyers du Christ » pour recueillir les enfants de la rue, les loger,
les nourrir, leur donner une éducation et un métier, pour fournir des
logements bon marché à ceux qui ne pouvaient s’acheter une maison.
Aujourd’hui sa popularité est telle que l’on trouve sa photo partout
dans les taxis de Santiago, dans les petites échoppes de la ville.
Apôtre de la justice sociale, par son action en faveur des pauvres et
des ouvriers, il fut aussi un aumônier de jeunes hors pair, et un
éveilleur des consciences de son pays grâce ses écrits, ses
conférences, ses retraites. L’un de ses biographes déclare : Hurtado
c’est un peu un mélange de Jean Bosco, de Joseph Cardjin et de l’Abbé
Pierre, de Don Bosco il avait l’humble origine et le souci de
l’éducation des enfants pauvres, de Cardjin, le fondateur de la Joc,
le zèle pour la classe ouvrière, de l’abbé Pierre, l’art de loger les
sans-abri. Mais il faudrait rajouter qu’il était aussi un éducateur
spirituel et un intellectuel engagé. Ce qui fascine dans la vie de cet
homme qui semble avoir vécu trois vies en une, c’est le feu dévorant
qui le consume jusqu’à l’excès de travail, un amour du Christ sans
cesse mis en oeuvre dans l’amour de ses frères, qu’il s’agisse des
jeunes dont il s’occupe dans l’action catholique, des ouvriers avec
lesquels il fonde un syndicat, ou des pauvres qu’il accueille au foyer
du Christ. Une vie qui frappe par sa joie, son enthousiasme et sa
capacité de rassembler les hommes pour une œuvre commune. Voyons
brièvement le fil de sa vie.
Alberto a quatre ans lorsque son père meurt sur la ferme où ils
habitent, au sud du Chili. Sa famille ruinée doit être hébergée chez
des amis à Santiago. Dès son enfance qu’il passe au collège St Ignace,
Alberto veut entrer au noviciat des jésuites pour devenir le prêtre
des pauvres mais il doit subvenir aux besoins de sa mère et de son
petit frère. Il travaille donc à mi-temps et étudie le droit, il
obtiendra le diplôme d’avocat. Mais déjà dans ces années son activité
est intense : il fonde dans le quartier le plus pauvre de la ville un
patronage, un secrétariat social puis une école. Il fait son mémoire
de droit sur les moyens d’aider les ouvriers des mines de sel laissés
sans emploi et qui affluent en ville. Son père spirituel de l’époque
raconte : « il ne pouvait voir une souffrance sans vouloir y porter
remède. Son amour pour Dieu, il le traduisait constamment en amour
pour le prochain et en zèle débordant ». Lorsque sa mère, de manière
inattendue, retrouve ses droits et ses biens autrefois spoliés, il
peut enfin rentrer au noviciat en 1923. Il effectue ensuite des études
littéraires en Argentine, sa philosophie à Barcelone et sa théologie à
Louvain où il sera ordonné prêtre en 1933. Il s’intéresse aussi à la
pédagogie. Le père Janssens, devenu plus tard supérieur général de la
Compagnie et qui avait été son supérieur pendant son séjour en
Belgique se souviendra de lui, de sa joie, de son intelligence et de
son esprit de service lorsqu’il le sollicitera des années après pour
contribuer à la rédaction de sa célèbre instruction sur l’apostolat
social de la Compagnie.
Lorsqu’il rentre au Chili en 1936, il n’a plus que 16 ans à vivre,
mais ce seront seize années intenses qui vont marquer l’Eglise
chilienne. En 16 ans, Hurtado sera l’ouvrier de quatre œuvres majeures
qui demeurent vivantes aujourd’hui. Comme beaucoup de ses compagnons,
Alberto commence son activité apostolique comme père spirituel des
adolescents du collège saint Ignace. Il enseigne également la
pédagogie à l’université et au séminaire. Mais l’impact de sa présence
auprès des jeunes, invitent ses supérieurs à le nommer assistant
diocésain puis bientôt assistant national de l’action catholique de la
jeunesse. Il va développer ce mouvement à un point jamais atteint
jusqu’alors. Mais les tensions politiques et sociales du moment, son
zèle dans la conscientisation sociale des jeunes, « être catholique,
c’est être social » ne cesse-t-il de répéter, le mettent en désaccord
avec son ancien camarade devenu évêque auxiliaire de Santiago, Mgr
Salinas. Sentant la défiance de l’évêque, il démissionne de sa charge.
On lui reproche son imprudence dans l’engagement social et son manque
de soutien au parti conservateur, le fief des catholiques d’alors.
Lorsque les jeunes dirigeants du mouvement veulent le soutenir et
démissionner en bloc, il n’admettra cependant aucune action de
solidarité en sa faveur et demandera l’obéissance.
A partir de 1944, Alberto Hurtado se consacre essentiellement à
l’apostolat social. Une rencontre va servir de révélateur. Un soir
qu’il rentre chez lui, un homme souffrant d’une grave amygdalite et
tremblant de froid sous la pluie, se presse vers lui et lui demande de
l’aide. Alberto voit aussitôt dans cet homme le visage du Christ
souffrant qui erre dans les rues de sa ville. « Le Christ n’a pas de
foyer, dit-il autour de lui, ne pourrions-nous pas lui en offrir un,
nous qui avons la chance d’avoir un foyer confortable ? » Il mobilise
les énergies et deux mois plus tard, la première pierre du « Hogar de
Cristo », le Foyer du Christ est bénie par l’évêque. Chaque soir avec
sa fameuse camionnette verte, il parcourt les rues pour recueillir les
enfants, les malheureux. Cette institution en faveur des nécessiteux
et des sans abris, qui va le rendre célèbre, lui survivra, elle
demeure aujourd’hui très active et regroupe plus de 730 œuvres
réparties dans 90 villes du pays.
Mais le Père Hurtado ne se contente pas d’une action charitable, il
veut éveiller les consciences, changer les structures d’une société
capitaliste qui oublie de mettre l’homme en premier. « Pressé par
la charité et encouragé par l’amour, il faut attaquer moins les causes
que les effets, dit-il. A quoi sert de gémir et se lamenter ? Lutter
corps à corps contre le mal. Méditer et re-méditer l’évangile du
chemin de Jéricho (Lc 10,30-32). Celui qui agonise sur la route, c’est
le malheureux que je rencontre chaque jour, mais aussi le prolétaire
opprimé, le riche ‘matérialisé’, l’homme sans grandeur, le puissant
sans horizon, toute l’humanité de notre temps, dans toutes ses
couches. ». C’est ainsi qu’il consacre une grande partie de son
temps à diffuser la pensée sociale de l’Eglise, dans des conférences,
des interventions à la radio, des retraites. C’est nouveau et
révolutionnaire pour l’époque. Persuadé qu’il faut également mettre en
œuvre cette doctrine sociale de manière créative, il fonde en 1947
(c’est sa troisième œuvre), l’Action syndicale et économique
chilienne, destinée à former les ouvriers chrétiens en vue d’un monde
plus juste et plus humain, à la lumière de l’Evangile.
Enfin, en 1951, désireux de diffuser cette pensée et de permettre à la
Parole de Dieu de toucher tous les secteurs de la vie sociale, il crée
sa quatrième œuvre la revue Message « mensaje » qui continue d’être
aujourd’hui la grande revue des jésuites chiliens.
Lorsqu’il meurt en 1952, à 51 ans d’un cancer du pancréas, tout le
pays est ému et le parlement tient alors une session en son hommage.
Le jour de sa fête, le 18 août est déclaré officiellement « jour de la
solidarité ».
La vie du Père Hurtado peut nous paraître extraordinaire, voire
inaccessible. L’impression est grande d’avoir en un seul homme comme
un résumé de la vie jésuite. A la fois intellectuel et homme d’action,
écrivain et travailleur social, éducateur et père spirituel. En fait,
cette existence met en lumière, et au profit de chacun de nous, ce qui
constitue les paradoxes et les tensions de toute vie chrétienne dans
le monde moderne. Toutes nos vies sont prises dans les tensions qu’il
a vécu de manière forte mais qui en lui ont trouvé une unité qui peut
nous servir de guide. Car ce qui souvent nous apparaît opposé, en lui
se trouve mystérieusement rassemblé.
Pas de distance, pas de contradiction pour cet homme entre la vie de
tous les jours et la vie chrétienne, entre l’action pour la justice et
l’annonce de la foi, entre l’union à Dieu et la consécration à ses
frères. Un des dirigeants fondateurs du syndicat chilien témoigne
aujourd’hui : « le Père Hurtado nous a appris à voir Dieu en toute
chose, à ne pas croire que la vie de prière s’arrête au chapelet ou à
la messe, mais à faire de toute sa vie, de toute action, une prière,
une action de grâce ». C’est cela l’essence de la vie chrétienne
Hurtado semble débordé, il fait milles choses et pourtant son
dynamisme ne se dément pas, son attention aux autres est intacte. Cet
activiste toujours menacé d’excès note : " Vous me demandez comment
s'équilibre ma vie. Je me le demande moi aussi. Je suis chaque jour de
plus en plus écrasé de travail : courrier, coups de téléphone,
articles, visites ; le terrible engrenage des activités, congrès,
semaines d'études, conférences promises par faiblesse, pour ne pas
dire non ou pour ne pas laisser passer cette occasion de faire le bien
; des budgets à équilibrer, des décisions à prendre face à des
imprévus. Je me sens fréquemment comme un rocher battu de tous côtés
par les vagues qui montent à l'assaut. La seule échappée est vers le
haut. Pendant une heure, un jour, je laisse les vagues déferler sur le
rocher ; je ne regarde pas l'horizon mais seulement vers le haut, vers
Dieu. Ô bienheureuse vie active, entièrement consacrée à mon Dieu,
entièrement dédiée aux hommes ! Son excès même me pousse, pour me
trouver moi-même, à me tourner vers Dieu. Il est la seule échappée
possible à mes préoccupations, mon unique refuge. »
Une autre tension apparente est ce mélange en lui de la douleur et de
la joie : douleur de la compassion qui l’amène à souffrir avec ceux
qui souffrent d’une part et d’autre part la joie, l’énergie, le
dynamisme qui rayonne sans cesse de sa personne et dont les photos,
les videos, les témoignages parlent avec éloquence. Le secret de cette
union mystérieuse, de ce mélange de feu dévorant et de joie
communicative en dépit des échecs et des fatigues qui étonne ses
proches, réside dans le don de soi d’Alberto, dans sa mystique de
l’action à la suite du Christ. Dans une retraite donnée à des prêtres
en 1948, il déclare : « L’abnégation totale est joie permanente.
Est-ce la quadrature du cercle ? Non car il y a un lien secret entre
le don de soi par amour et la paix de l’âme (…) Un saint triste est un
triste saint ! ‘Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école,
car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos
âmes. Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger’. ».
Cet homme qui brûlait de l’amour du Christ, se consumait pour ses
frères, et plus particulièrement les plus petits. Rempli de dévouement
et rayonnant de joie, il était pris dans l’action jusqu’à l’excès, et
dans l’action même uni à Dieu, désireux de suivre le Christ son maître
qui « passa en faisant le bien ». Le feu de sa vie a su allumer
d’autres feux autour de lui, comme en témoignent les nombreuses
vocations qu’il a suscités, la dévotion qui l’entoure et comme
l’atteste le geste de l’Eglise de le déclarer saint.
Demandons au Seigneur d’être à l’image d’Alberto Hurtado saisi par le
feu dévorant de Son amour afin que tous les hommes puissent être
reconnus dans leur dignité et qu’ils puissent festoyer ensemble au
banquet du Royaume, dès maintenant. |