|
Joseph Gelineau 1920 - 2008 |
|



|
Homélie pour la messe en mémoire de Joseph Gelineau
Eglise Saint-Ignace, Paris, 14 octobre 2008
Pour plusieurs d’entre nous il y a de
l’émotion à faire mémoire de Joseph Gelineau ici, en priant et célébrant
dans ce lieu où nous avons tant de fois chanté et célébré avec lui,
notamment à 9 h 30 le dimanche. Et les restes du petit orgue là, dans ce
qui fut la chapelle de la chorale, nous parlent encore de lui, avec un
sourire d’amitié pour son génie des installations adaptées, sinon
récupérées par lui… et pas toujours très performantes…
Mais surtout, il y a en nous tous beaucoup de reconnaissance pour ce que
nous avons reçu de Dieu par lui. Pour tout ce que l’Eglise a reçu de lui.
Et nous goûtons la force et la tendresse qui nous viennent de la parole de
Dieu. Nous éprouvons comme un bonheur de méditer la Parole pour lui et
avec lui, comme il l’a fait tant de fois pour nous, et pour beaucoup
d’autres, à Saint Ignace, à Ecuelles, à Vallorcine. Enfin c’est le 14
octobre 1941 que Joseph entrait au noviciat de la Compagnie de Jésus, il y
a donc 67 ans aujourd’hui.
En préparant la célébration de ses funérailles cet été chez Geneviève,
avec Dominique, Jacques, Jean-Marie et Françoise, les trois textes
bibliques que nous venons d’entendre se sont imposés à nous en pensant à
Joseph.
- La vigne (Jean 15, 1-11), tellement proche de Joseph. Dans l’émission de
télévision du Jour du Seigneur faite sur lui, il raconte avec précision
comment, tout jeune, son intelligence et son goût se sont éveillés et
construits ensemble en comparant, pour apprendre à les reconnaître, aussi
bien les différents vins dans les barriques de la cave, que les sons du
cornet à piston de son père ! La vigne, si forte dans l’évangile de saint
Jean pour dire notre vie dans le Christ, le corps à corps du cep et du
sarment.
- La pensée de saint Paul, sur notre baptême (Romains, 6, 3-9) dans la
mort et la résurrection du Christ. Comme tous les acteurs du Mouvement
liturgique, Joseph était un homme du mystère pascal. Mystère de mort et de
vie dans lequel on entre par le baptême.
- Le chant du psaume 22, avec son antienne connue dans presque tous les
continents. Peu d’hommes, comme Joseph, ont mis en musique tout le
psautier, et il aura passé une grande partie de sa vie à en scruter le
texte pour le traduire et le chanter.
Commençons par la vigne. Voir la vigne, sentir et toucher la force
du cep qui porte tant de sarments. Voir grandir la grappe qui mûrit
lentement sous le soleil. Que de fruits ! Une affaire de vie, de patience,
de taille, de confiance, d’espérance. C’est la vie du disciple. Alors
vient la joie de la récolte. Puis le vin que l’on goûte à chaque étape de
la fermentation, et que l’on compare longuement, sérieusement. Comment ne
pas penser alors à l’importance du vin pour Jésus lui-même : aux noces de
Cana, dans la parabole des vignerons homicides, à la dernière Cène, avec
cette affirmation qui aurait bien sa place dans la Prière eucharistique :
« Je vous le dis, désormais je ne boirai plus de ce fruit de la vigne
jusqu’au jour où je boirai un vin nouveau avec vous dans le Royaume de mon
Père (Matthieu 26, 29) ».
Dans les moments de joie, ou même pour forcer un peu les moments
difficiles, Joseph avait une expression favorite, il s’exclamait : « Vive
Dieu ! » Je voudrais reprendre cette expression pour notre prière : Vive
Dieu ! Il a donné à Joseph d’être disciple. Il lui a fait porter vraiment
beaucoup de fruit. Il l’a comblé de joie.
Méditer la pensée de Paul. Chacun de nous pense et croit,
légitimement, que son baptême est derrière lui, et que sa mort est devant
lui. Mais Paul nous dit presque l’inverse : par le baptême dans la mort du
Christ, nous sommes déjà passés par la mort, la mort est donc
partiellement derrière nous, même s’il faut que notre baptême
s’accomplisse complètement dans notre propre mort, pour que nous puissions
entrer dans la Vie.
Avec Paul, chacun de nous peut donc vraiment dire dans la foi : la mort
est déjà derrière nous, mais notre baptême n’est pas encore complètement
accompli. Ceux d’entre nous qui ont vécu proches de Joseph ont pu sentir
cette formidable confiance, au travail en lui. Il a probablement attendu
et prié sa mort comme la dernière étape de son baptême. Vive Dieu ! En son
Fils bien aimé la mort est morte. Il nous a donné la vie nouvelle qui
grandit déjà en chacun de nous.
Une hymne de Patrice de La Tour du Pin dit cela dans une concision et une
audace impressionnantes. C’est le texte que Joseph a placé à la fin de son
Requiem en français, et pour lequel il a écrit une de ses plus fortes
mélodies.
Quel secret habitons nous ?
Quel mystère nous habite ?
Nuit de Dieu, de Dieu en tout !
Toutes choses y gravitent,
Mais celui qui les a dites
Est nuit à nuit avec nous.
Nuits d’approche de la mort ?
Mort d’approche de la fête ?
Nuits de Dieu, de Dieu encore !
Toutes vies d’hommes s’y jettent,
Mais celui qui les a faites
Est avec nous, mort à mort.
Jusqu’au bout, avant son heure,
C’est son ombre qu’il nous ouvre !
Nuit de Dieu, Jour du Seigneur !
Tout est bon de ce qu’il couve,
Mais la vie que l’homme y trouve
Est avec lui, cœur à cœur.
(Prière du temps présent, page 1547)
Le chant du psaume. Le psaume 22, un
des premiers mis en musique par Joseph. Le psaume le plus aimé de
l’Eglise, qui est aussi le plus utilisé par la liturgie catholique. Avec
en filigrane l’eau du baptême, la table et la coupe de l’eucharistie. Le
psaume du contentement, de la confiance la plus simple qui soit : « Tu es
avec moi ». Aussi je peux traverser sans crainte les ravins de la mort.
Joseph disait parfois avec le psalmiste : « pour moi, je suis content de
Dieu (Ps 103) ».
Alors Vive Dieu ! Il a mis en notre bouche
un chant nouveau, le chant du Fils ressuscité, notre berger, qui accueille
Joseph près de lui pour demeurer sans fin dans son amour.
P. Pierre Faure |
 |
|
|
 |
|
Introduction par le P. François-Xavier Dumortier, s.j.
Frères et sœurs
chrétiens, nous sommes rassemblés ce soir par le Seigneur dans le souvenir
du Père Joseph Gélineau. Je voudrais vous dire notre reconnaissance pour
votre présence ce soir et j’aimerais saluer particulièrement la famille du
Père Gélineau, Monseigneur André Dupleix, secrétaire général adjoint de la
Conférence des Evêques de France, le Père Michel Henrie, vicaire général
du diocèse de Meaux, les prêtres et religieux présents représentant leurs
diocèses ou leurs communautés, les membres du CNPL, le P. Eugenio Costa
qui vient de Rome et les anciens membres de la chorale « Hosannah » que
cette célébration réunit une nouvelle fois…
Le 8 août dernier, le
Père Joseph Gélineau nous a quittés. Né le 31 octobre 1920 dans le Maine
et Loire, il avait 87 ans. Avec lui disparaissait un homme auquel nous
devons beaucoup : c’était un des grands compositeurs liturgiques
francophones - et nous ne pouvons pas manquer d’associer à son nom celui
de son ami : Didier Rimaud ; ce fut le pionnier du chant liturgique en
français et ce qu’il nous a donné et légué, avec l’intelligence de
l’Ecriture et la compréhension de la tradition liturgique qui étaient les
siennes, continue de nous marquer ; c’était un homme de feu, passionné et
passionnant, profondément spirituel et profondément attaché à l’Eglise
qu’il a aimée et servie toute sa vie durant, avec tout ce que le Seigneur
lui a permis d’être et de vivre. Il était entré dans la Compagnie de Jésus
en 1941, à Laval, après des années de petit séminaire et de séminaire
diocésain, avec le désir d’une vie missionnaire loin de France ; à la
demande de ses supérieurs de l’époque, il reçut une solide formation
musicale à la Schola Cantorum ; il est ordonné prêtre en 1951 ; associé
comme musicien à l’équipe qui publie la traduction en français du Psautier
pour la Bible de Jérusalem, il reçoit en 1953 le prix de l’académie
Charles Cros pour les psaumes chantés en français ; il fait partie de
l’équipe du Centre de Pastorale Liturgique dès sa création et sera membre
du CNPL jusqu’en 1991. En 1991, à l’occasion de ses 50 ans de vie
religieuse, le Père Général lui écrivait : « dans le monde entier et dans
toutes les langues, des fidèles chantent « du Gélineau », même lorsqu’ils
ne le savent pas »… et il ajoutait : « on peut vous remercier tout
spécialement de n’avoir jamais séparé en vous le spécialiste et l’homme du
terrain ». Ces lieux, nous pouvons les évoquer ce soir : la paroisse de
Lassachagne quand il était scolastique à Fourvière - Taizé où, dès 1948,
alors que les Frères n’étaient que six, Frère Roger lui demandait la
composition d’un premier chant - cette église Saint Ignace que sa présence
de 1955 à 1979 marqua profondément d’une empreinte indélébile - Ecuelles
où il s’est installé à partir de 1979 et jusqu’en 1997 - Vallorcine où il
alla à cette époque et resta jusqu’à sa mort, longtemps actif dans la
paroisse et bénéficiant de l’attention amicale et vigilante de Geneviève
Noufflard. Oui, nous lui devons beaucoup… mais jamais il ne faisait sentir
la dette qui était la nôtre à son égard : il s’effaçait entièrement dans
une œuvre toute tournée vers le service du Peuple de Dieu célébrant les
mystères de la foi et priant son Seigneur.
Permettez-moi de vous
lire 2 témoignages que j’ai reçus et qui m’ont beaucoup touché :
- le premier est du
Frère Aloïs, prieur de Taizé. Il m’écrivait :
« La mort du Joseph Gélineau nous coûte à Taizé. La collaboration et
l’amitié avec lui ont duré soixante ans. En 1948, alors que nos premiers
frères n’étaient que six, Frère Roger lui demandait déjà la composition
d’un premier chant. Et, voici à peine quelques semaines, j’allais moi-même
le visiter une dernière fois dans son grand âge pour recueillir auprès de
lui quelques intuitions concernant la liturgie. Dès les années 1950, Taizé
a été la première communauté monastique à chanter tous les jours ses
psaumes français, ainsi que ses splendides repons de la semaine sainte qui
soutiennent notre prière jusqu’à maintenant. Ces quinze dernières années,
il a encore écrit pour nous quelques-uns des plus beaux « chants de Taizé
» et un remarquable ensemble des chants de l’eucharistie. Avec une extrême
sensibilité, il a toujours compris ce qui convenait à la prière de notre
communauté et je ne peux pas dire assez tout ce que Taizé doit à son grand
talent. Notre reconnaissance à son égard est profonde ».
- le second est de Mgr
Guy Thomazeau, archevêque de Montpellier, qui m’écrivait :
« J’aurais tant aimé pouvoir être présent le 14 octobre, tant cette figure
ignatienne m’a marqué, depuis la classe de 6ème à Franklin où je l’avais
comme professeur de chant, à vrai dire un peu redouté… Son œuvre a
accompagné la prière de l’Eglise de France dans cette étape décisive du
développement de la liturgie en langue française.Jeune évêque en rodage à
Meaux, je l’avais retrouvé, heureux dans un ministère bien discret à
Ecuelles. Avec une étonnante capacité d’adaptation, il s’était mis au
service des communautés chrétiennes dans un secteur où il y avait tant à
faire pour une première évangélisation, malgré les clochers antiques. Nous
avons eu alors de grands moments d’échange sur l’Eglise alors, que
parisien, je découvrais aussi, si près de la capitale, de tels champs
missionnaires.
Il a gardé quelque chose des ses racines dans la contrée des coteaux du
Layon, avec une saveur très particulière de joie de vivre d’un artiste qui
était capable de louer Dieu en chantant dans une église déserte tout comme
dans les foules qui reprenaient sa musique. »
Le Père Gélineau a été, pendant près de 50 ans, membre de la même
communauté – celle de la rue de Sèvres, la communauté qui est aujourd’hui
celle du Centre Sèvres. En 2004, il a été nommé à la communauté de
Grenoble. Je laisse maintenant la parole au supérieur de cette communauté,
le Père Léo Schérer.
Eucharistie en mémoire du P. Joseph
Gélineau
célébrée à St Ignace, le 14 octobre 2008
Introduction par le P. François-Xavier Dumortier, s.j.
|
|
Mot
d'introduction du Père Léo Scherer,
supérieur de la communauté de Grenoble.
Rendons
grâce pour la transfiguration que connaît déjà Joseph Gelineau dans la
lumière du Christ ressuscité. Ce compagnon, ce frère, figure étonnante et
immense, n’a cessé de nourrir notre prière et de nous donner jubilation
dans nos célébrations.
Je l’ai d’abord connu dans ma jeunesse, quand il nous introduisait avec
flamme et compétence dans la symbolique de la liturgie, c’était il y a 60
ans. Je l’ai retrouvé enfin en 2005, quand j’ai été nommé à Grenoble,
comme supérieur et qu’il a été rattaché à notre communauté. J’ai pu
rejoindre Geneviève Nouflard et Dominique Ancey durant les premiers jours
d’août, quand dans le service des « soins intensifs », il a
progressivement décliné et remis son souffle au Seigneur.
Durant ces dernières années, en revenant des visites à Vallorcine (« qui
commençaient toujours par un bonjour franc et massif : vous me faites
plaisir ») me revenaient en mémoire l’une ou l’autre bribe de
l’Ecclésiaste : « Souviens-toi de ton Créateur, avant que le soleil et la
lumière et la lune et les étoiles s’obscurcissent, quand on redoute la
montée, quand se ferme les battants sur la rue et que baisse le bruit de
la meule… », mais très vite cette première mélodie était recouverte en
reprenant ce que j’avais entendu, par un plein chant, celui de la
confiance, et de l’abandon. Ce plein chant avait une double tonalité,
celle qui conclut le livre de l’Apocalypse, « Viens Seigneur Jésus… » «
Marana ta » et le Psaume 130 « Je tiens mon âme dans la paix, comme
l’enfant près de sa mère ».
Puis sont survenus les derniers jours (fin juillet et début août).
J’aimerais rappeler deux ou trois évènements ou confidences reçues durant
cette période, certes éprouvante, mais vécue jour après jour dans la foi
et la confiance. Le 20 juillet après être tombé au Chanté, Joseph se
retrouve à l’hôpital de Sallanches. Il a fallu attendre qu’il soit
possible de l’opérer (puisqu’il était sous anticoagulant). J’ai pu me
rendre présent le mercredi 23 juillet à l’hôpital, prier avec lui, lui
donner l’onction des malades, en la présence de Geneviève et Dominique.
C’est le 8 août dans l’après-midi qu’il a remis son souffle au Seigneur.
Ce jour là nous étions autorisés à venir dès le matin pour rester auprès
de lui. Au petit matin, nous avons avec Jacques, le petit neveu, dit le
Psaume 22. Et en lui disant que nous fêtions aujourd’hui St Dominique, il
m’a dit : « Mon oncle avait hésité : devenir dominicain ou jésuite ». Le
Seigneur nous a bénis en nous le donnant comme compagnon et comme frère
aîné.
P. Léo Scherer, sj |
|
Témoignage de
Monsieur Jacques Boisserand,
diacre à Ecuelles, diocèse de Meaux
Le Père Gelineau a été présent
dans le petit secteur rural autour d’Ecuelles près de Moret sur loing
pendant 18 ans, d’octobre 1979 à juillet 1997, d’abord à mi-temps puis
assez vite à temps complet. Connu dans le monde par la rénovation du chant
liturgique, des psaumes en particulier, Joseph Gelineau ayant entendu
parler de ce qui commençait à se mettre en place pour faire vivre les
paroisses rurales sans prêtre résident, en particulier les assemblées
dominicales en l’absence de prêtre (adap) dans le secteur d’Ecuelles en
Seine et Marne, a désiré vivre l’essentiel de la vie du prêtre de paroisse
dans ces paroisses de campagne, tout en continuant son travail de
composition musicale.
Très accueillant et proche de tous ceux qu’il rencontrait, il a réorganisé
avec les laïcs les célébrations sans prêtre, mis en route avec eux la
préparation des baptêmes, des funérailles, des mariages, leur apprenant à
faire rimer beauté, simplicité, prière et intériorité.
Le Père Gelineau s’est impliqué dans la rénovation locale de la catéchèse
des enfants, leur apprenant l’évangile et le sens des symboles à la place
des questions-réponses par cœur, et inventant pour eux, pour mémoriser
l’évangile, des cantilènes chantés dans le style des comptines
d’autrefois.
Il a institué les étapes de baptême pour les enfants non baptisés d’âge
scolaire, organisé un conseil pastoral pour ses paroisses, ainsi que pour
le doyenné en collaboration avec le Père Mazarette, curé de Moret, et les
partages d’évangile en petits groupes pour le commentaire des adaps du
dimanche, faisant pleinement confiance aux laïcs.
Sa simplicité, sa joie et son regard plein de bienveillance, de bonté et
de patience suscitaient le meilleur des ressources de chacun en même temps
que la foi, l’engagement et l’enthousiasme dont beaucoup vivent encore. Il
leur a fait découvrir que la petitesse de leurs communautés était aussi
leur richesse par la fraternité retrouvée entre tous.
Le Père Gelineau a écrit à une de ses paroissiennes que le temps passé
dans ces 5 clochers a été une belle période de sa vie. Il laisse à ce
secteur, dit des 5 clochers, un souvenir inoubliable.
|
|
|
|
|
|