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La Croix
glorieuse
14
septembre 2008
Père Laurent Basanese, jésuite
Nombres 21, 4-8 ; Ps 77 ; Philippiens 2, 6-11 ; Jean 3, 13-17
Avec la fête de la Croix glorieuse que
nous célébrons aujourd’hui, nous abordons un mystère sur lequel nous
répugnons, bien souvent, à nous attarder : la croix, et la gloire
ensemble ; la peine et la joie ensemble ; la souffrance et
la rédemption ensemble. Car nous pouvons aisément concevoir une
gloire qui succède à une peine, de la même manière que nous sommes
heureux de réussir un concours (un examen) après avoir beaucoup
travaillé, ou de remporter une médaille sportive après beaucoup
d’entraînements et d’efforts. Mais mêler la souffrance à la joie, la
mort à la vie, n’y aurait-il pas là quelque chose d’exagéré, ou plutôt
de malsain, et même – disons-le – une perversion, une invitation à
peine voilée au masochisme ?
Et puis, plus radicalement, pourquoi
sans cesse des efforts, pourquoi toujours se fatiguer au lieu de se
réjouir de la vie comme elle se présente, sans trop se faire de nœuds
dans la tête, de quadratures du cercle telles que la mort dans la vie,
la souffrance dans la joie, etc. ? Carpe diem ! « Fume, chante
et bois, on ne vit qu’une fois » dit le dicton. N’existerait-il pas
une compréhension du monde, un système philosophique, voire même une
religion plus simple ? Pourquoi, enfin, ne pas communier avec Dieu
directement, sans passer par la Croix (c’est à dire sans peiner),
puisqu’il est là, présent dans la création, ou au fond de mon cœur …
On lui parlerait comme « un ami parle à son ami », comme y invitent de
grands maîtres spirituels. Ce serait d’ailleurs plus rapide, plus
« personnalisé », finalement plus humain ! Un monde sans souffrances…
C’est le rêve de l’homme, ou plutôt sa nostalgie du paradis perdu
qu’il essaie de reconstituer en court-circuitant la réalité.
Il est vrai, et nous le savons bien, que
notre chair veut fuir, par nature, la souffrance et la mort : elle
recherche – au contraire – les richesses, la facilité, la renommée… et
elle veut durer, si possible le plus longtemps sur cette terre, pour
jouir de la vie. La gloire, oui, la croix (les croix), non ou bien le
moins possible ; la joie, oui, la peine, non ! Le salut – la plénitude
de la vie – oui ! la mort, non.
Mais vivre comme si notre monde
n’était pas marqué par la souffrance, le péché et la mort, cela
s’appelle tout simplement du délire. Affirmer que la vie est un long
fleuve tranquille est un mensonge. Et s’imaginer que l’homme puisse
entrer de plein pied dans l’alliance divine, parler avec Dieu à bâtons
rompus comme je parle avec mon voisin de palier, c’est ou bien rester
dans l’illusion en ignorant la distance infinie qui sépare l’homme du
Créateur, ou bien faire preuve d’un orgueil aveuglant.
« Nul n’est monté au ciel sinon celui qui
est descendu du ciel » nous dit l’Evangile de ce jour. Nous n’avons
pas accès au ciel directement ; notre condition humaine est
ainsi constituée : nous ne pouvons pas tout faire, et certainement pas
gravir les cieux à la force du poignet. Le Christ, parce qu’Il
« était dans la condition de Dieu », nous permet – en revanche –
d’accéder au ciel. Mais nous le savons aussi, le Fils de l’homme n’est
pas simplement descendu du ciel pour vivre parmi nous, comme pour
« faire une expérience » originale ; Il est descendu là où personne ne
veut aller, au plus bas, au plus profond de notre humanité, jusqu’au
lieu de la blessure mortelle qui nous défigure, lieu de toutes les
confusions. Il n’y est pas allé de lui-même, mais par obéissance au
Père, c’est à dire par amour pour son Père et pour nous. Ce geste de
nous rejoindre dans nos misères et nos péchés pour nous y arracher est
incompréhensible sans l’amour. Si la croix et la gloire, la peine et
la joie, la souffrance et la rédemption paraissent – à nos yeux de
chair – se présenter ensemble, ce n’est pas pour nous enfermer
encore davantage dans la confusion, mais pour nous en sortir, pour
dissocier en nous le malheur du bonheur, et nous faire connaître enfin
la paix qui ne passe pas. C’est une sortie, un arrachement, un
mouvement, non pas une impasse, une sidération, une stagnation. Le
chemin vers le ciel est dorénavant définitivement ouvert, et le Christ
attend, au fond du monde, que l’homme se retourne pour l’emprunter,
afin de l’élever avec Lui. A nous l’initiative de le vouloir, ou pas.
Cela ne se fait pas sans efforts, mais ces efforts-là ne se font pas
sans amour.
Enfin, ne nous égarons pas dans des
hypothèses pseudo-théologiques qui chercheraient à conforter nos
imaginaires alors qu’elles ne font que nous enfermer davantage (un
monde sans souffrances, un salut « automatique », un dieu non incarné,
une vie totale, sans limites). Nous devons faire attention à la
manière dont nous réfléchissons, car depuis notre baptême, nous sommes
tenus par un lien, celui de la rigueur de l’esprit, « le lien de
l’intelligence et de l’amour » dont parlait vendredi le pape Benoît
XVI au Collège des Bernardins, en évoquant la lecture de la Bible.
L’encyclique Fides et ratio du pape Jean-Paul II, parue il y a
tout juste 10 ans (le 14 septembre 1998), le disait déjà à sa
manière : « La philosophie, qui déjà par elle-même est en mesure de
reconnaître le continuel dépassement de l’homme vers la vérité, peut,
avec l’aide de la foi, s’ouvrir pour accueillir dans la "folie" de la
Croix la critique authentique faite à tous ceux qui croient posséder
la vérité, alors qu’ils l’étouffent dans l’impasse de leur système » (FR,
23).
Prions pour que nous ayons toujours
assez de foi et de courage pour marcher à la suite du Christ Sauveur.
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