Enseignement par le P. Marc Rastoin, s.j.

En 1962, un jeune russe inconnu nommé
Alexandre Solyenitsine publia un livre majeur intitulé « une journée
dans la vie d’Ivan Denissovitch »… Partant de sa propre expérience,
il raconte une journée dans la vie d’un ‘zek’, d’un détenu, dans le
goulag soviétique. Aujourd’hui, Marc nous présente une journée dans la
vie de Jésus de Nazareth, une journée au milieu de la souffrance pour la
soulager et la guérir… L’essentiel de la mission de Jésus se dit là.
Jésus se fait proche. Jésus prie le Père. Jésus enseigne en paroles et
en actes.
La proximité des gestes d’abord. Jésus ne
se contente de parler, d’évoquer le mal de loin. Il le touche et se
laisse toucher. Il se penche. Il n’a pas peur de la contagion, il n’a
pas peur de la maladie et de la folie… Il s’approche du possédé de
Gérasa qui brisait ses chaînes, il touche le lépreux, il se laisse
toucher par la pécheresse qui verse le parfum sur ses pieds. Il mettra
de sa salive sur les yeux de l’aveugle (Mc 8,23). Pas de différence
entre gens importants, chefs de synagogue comme Jaïre ou chefs de
collecteurs d’impôts comme Zachée et gens de peu. Aujourd’hui il relève
une femme anonyme. On n’en entendra plus parler par la suite. Pas de
différence non plus entre maladies graves (lèpre, état de mort clinique
comme la fille de Jaïre) et simple fièvre. Il y a du coup un accent de
sincérité dans ce récit. Pour un premier ‘miracle’, on aurait pu trouver
mieux ! Une simple fièvre… peu importe. Tout est dit dans cette main
tendue. En elle, Dieu nous dit son amour et sa proximité. Sa douceur et
son humilité. La belle-mère est peut-être anonyme mais elle a tout
compris. Guérie elle se met à servir et non pas seulement Jésus mais
aussi ses disciples qui sont aussi ses frères. Elle est un modèle pour
nous.
La solitude de la prière. Franchement,
Jésus mène une vie de dingue… Pressé de toutes parts par une foule qui
veut le toucher, être guérie, qui veut aussi parfois quand même aussi
l’entendre, savoir ce qu’il dit de la vie de Dieu, des Romains, du
divorce et des impôts. Jésus est entraîné dans un maelstrom de paroles
et de bruits, de poussières et de fatigues, de sollicitations et de
confrontations. J’ai été marqué par la lecture du livre d’un juif
polonais d’avant Guerre, Shalom Ash, Le Nazaréen. Il y décrit un
Jésus souvent épuisé, aux traits tirés, avec déjà quelques cheveux
blancs, tant la foule qui le presse en permanence, le fatigue et le
presse. Sans doute a-t-il pensé à ces rabbins hassidiques de Pologne que
leurs disciples venaient sans cesse implorer, accabler de demandes…
Comment tenir dans ces conditions ? Comment rester sain dans ces
conditions ? Il est écrit : « Bien avant l’aube, Jésus se leva, alla
dans un endroit désert et là il priait »… Jésus connait la prière
collective des synagogues, il la pratique et la respecte. Mais il a soif
d’un cœur à cœur avec Dieu. Lui le Fils, lui l’homme sans péchés, lui
l’homme qui sait qui il est et où il va, avec une tranquille assurance
et sans aucunes certitudes. Sans peur mais non pas sans angoisse : « Je
suis venu jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais que déjà il
fût allumé ! Je dois être baptisé d'un baptême, et quelle n'est pas mon
angoisse jusqu'à ce qu'il soit consommé ! » (Lc 12,49-50). Jésus
nous dit par ce geste mieux que par de longs discours l’importance de la
prière silencieuse et personnelle. Mais bon si vous venez à la MT vous
êtes déjà convaincus de cela !
La parole en mouvement. Jésus marche,
marche veut faire connaître le Père. Il ne reste pas en place très
longtemps. Il est sorti et ce n’est pas pour se faire enfermer. Et là
Jésus a une parole immense. Il dit : « Partons d’ici ». Il
associe ses disciples à son itinérance. De même qu’il avait attendu que
les disciples lui demandent de guérir la belle-mère de Simon, de même il
les associe à sa mission dès le début. Plus tard Paul fera pareil avec
Tite et Timothée. Ne jamais s’arrêter. Ne jamais se croire arrivé. C’est
le secret de la vie spirituelle et c’est le secret de la vie tout court.
Jésus est venu pour créer un corps de frères solidaires, un corps de
gens qui se prient les uns les autres, qui prient tous le Père pour
mieux être en communion avec tous. La prière authentique n’isole pas du
monde, elle nous met en communion plus profonde avec lui. Laissons-nous
instruire par le ‘Day one’ de Jésus, par ses paroles comme par ses
silences, par ses actes comme par ses mouvements.
© Compagnie de Jésus