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Abraham
Le Père Paul Beauchamp a écrit
« Cinquante portraits bibliques » comme on écrivait autrefois une
Histoire Sainte.
Abraham dans la lumière : il entend la
promesse. Abraham dans l’ombre : Pharaon lui prend Sara. Puis,
nouvelle étape, aux « chênes de Mambré » : « Il est assis à l’entrée
de la tente dans la pleine chaleur du jour. » Il a plus de cent ans,
sa femme est stérile. Mais c’est le plein midi et la promesse d’un
fils va se réaliser. Surprise : la tradition des Églises d’Orient
désigne la scène par le terme grec de « philoxénie » (inspiré par He
13,2), qui veut dire « amour de l’étranger ». Nous saisissons vite que
la « philoxénie » est le contraire de « xénophobie ». « Il leva les
yeux et aperçut trois hommes devant lui. » Il ne les a pas vus venir,
il ne les connaît pas. Des étrangers. Il vaut la peine de faire le
compte des détails de l’hospitalité d’Abraham (comment il annonce du
« pain » et fait tuer un veau, etc.).
Indiscutablement pourtant, cette
philoxénie est la première Annonciation de toute la Bible. Et le fils
annoncé est la promesse d’une « grande nation ». La nation sera bénie
par des étrangers, or il est annoncé par des étrangers. On commente
sur la « proverbiale hospitalité des nomades », avec raison. Que cela
ne détourne pas notre attention de cette association fulgurante entre
« ouvrir sa porte à des étrangers » et « recevoir un fils ». Le fils,
la fille : étrangers pour le père, la mère. Étranger, c’est-à-dire
autre, nouveau. Nouveauté devant laquelle tout père, toute mère, se
surprend en défense.
Abraham n’est pas seul. Sa vie se
jouera sur son rapport avec les Nations (Gn 12, 2-3). Ses visiteurs
n’ont pas de nationalité. Leur statut est caché : quand ils parlent,
on entend tantôt leur voix (Gn 18,9), tantôt la voix du Seigneur (Gn
18, 10 et 13). Trois dimensions s’étagent : 1. recevoir des
étrangers ; 2. recevoir un fils ; 3. recevoir cet étranger : Dieu. Un
étranger qui partage nos repas : « Ils mangèrent et lui dirent : "Où
est Sara, ta femme ?" ». L’annonce d’un fils fait rire Sara, rire
devant l’impossible. Pas impossible pour le Seigneur, lui est-il
répondu. Saint Luc, intentionnellement, nous fera ressouvenir de cette
scène. Gabriel adressera la même parole à Marie : « Rien n’est
impossible à Dieu » (Lc 1,137). Mais il y a des degrés dans
l’impossible.
Mambré et Sodome : la première
Annonciation de la Bible est inséparable de la scène qui la suit (Gn
18,16 à 19,29), et qui est inaugurée par un mot : « Sodome » (Gn
18,16 ; cf. plus loin : Sodome et Gomorrhe). C’est un choc ! L’effet
de contraste s’inscrit dans la composition soignée des chapitres 18 et
19, sous le signe de la « visite », visite accueillie par Abraham,
visite refusée par les gens de Sodome qui se jettent sur les nouveaux
venus comme sur leur proie.
Même envers Sodome et Gomorrhe,
Abraham reste l’élu pour tous, le béni pour ceux qui bénissent. Jamais
il n’a été si proche des Nations qu’à ce moment où, raccompagnant les
visiteurs étrangers jusqu’à ce moment où, raccompagnant les visiteurs
étrangers jusqu’à ce haut lieu d’où leur apparaissent les deux cités,
commence le dialogue au cours duquel Abraham intercède si
astucieusement pour Sodome et Gomorrhe auprès du Seigneur. Combien de
justes faudrait-il pour qu’elles soient sauvées : cinquante,
quarante-cinq, quarante, trente, vingt, dix ? On s’est demandé
pourquoi Abraham n’allait pas jusqu’au chiffre « un ». Peut-être parce
qu’il faut une alliance entre plusieurs justes pour sauver la cité :
« Il n’est pas bon que l’homme soit seul », a dit le Créateur (Gn
2,18).
P. Paul Beauchamp
Cinquante portraits bibliques
Seuil 2000, 260 p. |
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