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Frère Éric est un homme jeune qui a quitté la France en 1987 après des études d’ingénieur et de théologie, pour le Brésil.
Depuis, il parcourt à pied ce grand pays en partageant la vie des plus pauvres de la rue et en priant. Il y trouve sa joie.
Reparti plein de confiance et d’espérance, je savais qu’un groupe de « sans-terre » avait envahi une
partie de ce qui avait été le Caldeirão. J’ai aperçu de loin le feu du campement. A mon arrivée, tout le monde était réuni autour du feu pour la réunion quotidienne.
Je me suis approché et j’ai dit bonsoir. Personne ne m’a répondu, mais tous les regards se sont tournés vers moi. J’ai compris
que, sans le vouloir, j’étais arrivé où je ne devais pas, à une heure où il ne fallait pas. Un froid immense, que le feu ne pouvait réchauffer, s’est installé entre nous. Une voix froide s’est élevée :
- Il n’y a ici qu’une famille. Nous n’accueillons pas d’étrangers. Nous avons été expulsés du Caldeirão
par le prêtre qui en est le propriétaire. On nous a envoyés ici, à douze kilomètres…
Les hommes étaient armés et m’ont encerclé ; presque sans un mot, ils ont fouillé mon sac et demandé mes
papiers. Nu et désarmé, je ne pouvais compter que sur la force de la confiance et de la non-violence. Répondant à leurs questions, j’ai raconté ce qu’était ma vie et comment j’étais arrivé à leur campement par hasard en cherchant
la chapelle du Caldeirão. Ils étaient debout à un mètre du feu. Tout le monde me regardait, dans un grand silence fait de mépris et de méfiance.
L’homme qui parlait le plus et qui était, je crois, le responsable du groupe a ajouté : « Vois-tu, cela
fait trois ans que nous allons ainsi à la recherche d’un bout de terre. Tant de gens ont tenté de semer la zizanie entre nous, pour tenter de nous faire disparaître. Nous résistons parce que nous sommes une seul famille. Pour
survivre il faut être méfiant. Maintenant, quelqu’un comme toi qui ne cherche qu’à prier et à vivre avec les pauvres, ça, je ne l’ai jamais vu. Allons là-bas près du feu, tu vas nous raconter ».
Nous nous sommes approchés du feu et je me suis assis sur un tronc d’arbre. La conversation a pris un tour
plus amical, moins formel. Le gel qui jusqu’alors nous séparait, a commencé à fondre dans la chaleur humaine qui montait.
Une femme, certainement une mère, car elle avait un cœur de mère, m’a demandé si j’avais déjeuné ou dîné
dans la journée. En apprenant que non, celui qui menait la conversation a demandé à son épouse de me préparer une assiette. Elle est revenue avec un plat de haricots rouges et deux, oui deux œufs frits sur l’heure et un sourire
qui illuminait la nuit.
Nous avons bavardé jusqu’à une heure avancée. Ils m’ont fait partager un peu de leur histoire, de leur
souffrance de ne pas avoir de terre à planter, de leurs luttes et de leurs humiliations, de leur tentation de désespérer et de tout laisser tomber…
Il était près de minuit quand nous sommes allés dormir. Je me suis installé dans une petite cabane
abandonnée qu’ils m’avaient signalée, non loin du campement.
Ce peuple a beaucoup souffert, vraiment beaucoup. Sa méfiance, inévitable, montre la profondeur de sa
blessure. Le chemin sera encore long pour lui. Long et douloureux.
Frère Éric
Pèlerin de la Trinité, Ed. Nouvelle Cité, 2000
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