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Amazonie : un
jésuite chez les Jivaros
L'invité d'honneur aux Journées
Missionnaires de l'établissement Saint Louis de Gonzague à Paris en mai
dernier était le Père Fernando Roca. Jésuite péruvien il rédige une thèse d'ethno-botanique
à Paris. Il travaille depuis années avec le peuple jivaro dans l'amazonie
péruvienne. Dans le texte de cet interview publié par la revue 'Franklin' de
Pâques 2001, il décrit son parcours et précise le sens de son travail.
Itinéraire
Je suis né au Pérou, il y a maintenant 46
ans, au bord de la mer, à Lima. Après mon collège, je suis entré à l'Ecole
Navale et, devenu lieutenant, j'ai demandé à mes supérieurs de quitter la
marine de guerre pour entrer dans la Compagnie de Jésus. C'était en 1977 et
j'avais 22 ans. Comme le territoire Nord-Oriental de l'Amazonie Péruvienne
est sous l'administration pastorale des jésuites, j’ai désiré y être affecté
et mon Provincial a accepté ma demande. Je travaille dans cette région
depuis 15 ans. J’ai fait ensuite mes études de théologie au Brésil, ce qui
m'a permis de connaître l'Amazonie brésilienne, en territoire indien. Entre
1992 et 1995, j'ai fait un deuxième cycle de théologie à Paris, au Centre
Sèvres. Je suis rentré à Lima et, 5 ans après, en janvier 2000 exactement,
je suis revenu à Paris pour terminer un doctorat en anthropologie.
Étude de la classification botanique
Le sujet de mon mémoire en second cycle de
théologie concernait les problèmes de l'évangélisation et la question
culturelle en territoire indien de l'Amazonie péruvienne : comment faire
grandir une église avec un visage Jivaro ? Nous disons aux Jivaros : si pour
être catholique, toi Jivaro, tu dois renoncer à ta culture alors reste
Jivaro. Tu dois être Jivaro et catholique. C'est un vrai défi. Pour mon
doctorat d'anthropologie, j'essaie d'étudier le système de classification
botanique des indiens. Comment le monde Jivaro classe le monde végétal ?
Telle est la question que je me suis posée. Je crois que la théorie utilisée
pour ce classement est à la base des structures de la pensée Jivaro. Les
catégories dont ils se servent pour organiser le système des végétaux
organisent également les rapports surnaturels et les rapports sociaux.
Le peuple
Jivaro
A,cheval entre deux pays, l'Equateur et le
Pérou, le peuple jivaro se situe entre , la fin de la Cordillière des Andes
et le début de la plaine amazonienne. Il constitue un groupe linguistique
isolé car on ne peut établir aucun rapport entre sa langue et d'autres. Cinq
grandes familles composent le peuple Jivaro : les Achuars, entre le Pérou et
l'Équateur, les Shuars - presque tous en Equateur, et les autres au Pérou,
les Aguarunas, les Huambisas et enfin un cinquième groupe, plus petit que
les autres, les Shiwiars. Ces derniers sont probablement à l'origine du mot
Jivaro. Les cinq groupes réunis totalisent environ 150 000 personnes. C'est
un peuple guerrier, très fier de son identité. Ce sont les anciens coupeurs
et réducteurs de tête. Ils sont représentés par Hergé dans Tintin et
l'oreille cassée.
L'époque des réductions
Ce peuple n'a pas été touché par l'époque de
la domination espagnole. Les conquérants ont traversé son territoire pour
rejoindre la plaine amazonienne mais ils ne s'y arrêtèrent pas, le risque
d'être tué étant bien trop grand. Les jésuites ont travaillé dans la
Réduction de Maynas, dans la forêt amazonienne. Les réductions du Paraguay
sont plus connues, mais il y en eut beaucoup d'autres en Amérique latine et,
notamment, la Réduction de Maynas, juste à côté du territoire jivaro. Les
jésuites ont tenté vainement d'évangéliser les Jivaros jusqu'en 1773, année
de la suppression de la Compagnie de Jésus.
Le partage entre le Pérou et
l'Equateur
Après la naissance du Pérou et de l'Equateur
comme pays indépendants, le territoire jivaro a été coupé en deux pour des
raisons politiques. Mais une situation de guerre a longtemps dominé, jusqu'à
la signature d'un traité de paix il y a seulement trois ans. De part et
d'autre, les jivaros prirent le parti de l'Equateur et du Pérou. La
conscience nationale a ainsi paradoxalement imprégné fortement le peuple
jivaro. Si bien que les Jivaros qui déjà, par tradition, se faisaient
souvent la guerre, sont entrés dans le conflit des deux États. Curieusement,
la frontière politique entre l'Équateur et le Pérou passe entre les
Aguarunas et les Schuars, qui sont ennemis depuis toujours.
Forêt fascinante et amitiés solides
Ce qui m'attache au peuple jivaro est
aujourd'hui l'amitié qui me lie à de nombreuses familles Aguarunas. Au cours
de ma formation, chaque fois qu'il m'était possible, je rejoignais la forêt
amazonienne, pendant les vacances, en particulier. Après de nombreux et
durables séjours dans la forêt, je dois dire que l'amitié pour des personnes
et des familles entières est devenue plus forte que mon amour pour la forêt.
Si je reste fasciné par la forêt
amazonienne, il s'est ajouté avec le temps, l'expérience sur le terrain et
l'étude, un profond attachement à des personnes du peuple Jivaro.
Religion Jivaro
et Christianisme
La présence de l'Église catholique chez les
Jivaros péruviens remonte aux années cinquante, après les premiers conflits
territoriaux entre le Pérou et l'Equateur. Le gouvernement péruvien a
demandé au Vatican une présence religieuse pour évangéliser les indiens. La
Compagnie de Jésus est donc arrivée en territoire Jivaro en 1947-1948.
Cependant, les sectes protestantes avaient précédé les jésuites. Du côté
équatorien, ce sont les Pères salésiens qui sont entrés en territoire Schuar,
trente ans avant les jésuites du côté péruvien. Près de 50% des Jivaros
péruviens continuent de pratiquer leur religion traditionnelle, une religion
animiste. La forêt est peuplée d'esprits, les êtres de la forêt ont une âme
et cette âme a la même valeur pour tous. Pour l'autre moitié, les deux tiers
appartiennent aux sectes protestantes et seulement un tiers est catholique.
Relecture d'une tradition spirituelle
Le travail d'évangélisation des jésuites
s'appuie sur la tradition orale, la culture, les mythes, les habitudes
ancestrales. Nous cherchons à éviter le découpage avant / après la
christianisation. Il existe déjà un rituel catholique en Jivaro; le baptême,
le mariage, la messe se célèbrent en Jivaro. Nous sommes même aidés par un
excellent groupe de catéchistes Jivaros dont certains ont suivi les
Exercices spirituels de saint Ignace. Ceux-là ont commencé la traduction du
Principe et Fondement et d'autres passages des Exercices en Jivaro. Nous
voudrions qu'ils parviennent à intégrer leur propre culture dans la foi
catholique. Nous leur disons, par exemple, que le Dieu chrétien a dû parler
aux anciens d'une certaine manière. Il s'agit d'apprendre à le
discerner. Il faut donc qu'ils accomplissent une relecture de leur propre
tradition spirituelle.
Des valeurs sont communes avec le
christianisme ; nous pouvons penser à des valeurs de solidarité, de respect,
de confiance. Certes, le pardon est difficile à comprendre dans une société
où la vengeance constitue une structure de la culture. Il faut donc parler
prudemment et ne pas précipiter les choses d'autant que leur expérience
chrétienne n'a que 50 ans. L'avenir leur appartient.
Sens de la
nature et techniques modernes
Dans les sociétés traditionnelles comme je
peux les côtoyer, le sens et le respect de la nature sont essentiels. Sous
ce rapport, les peuples indiens d'Amazonie peuvent nous enseigner beaucoup
de choses. Notre corps fait partie intégrante de la nature ; si nous nous
coupons de la nature, il est clair que nous nous mettons en danger au
travers de notre corps. Chez les Jivaros, le corps est assumé avec plus de
liberté que dans la société occidentale en raison d'une plus grande écoute
et d'un authentique respect de la nature. Dans un autre sens, toute
l'expérience occidentale de la technique doit pouvoir beaucoup apporter aux
indiens d'Amazonie. Maintenant, la question est de savoir comment la
technicité de nos sociétés peut s'intégrer chez ces peuples de telle sorte
qu'elle serve et non détruise leur culture.
Répondre au défi démographique
Les Jivaros sont aujourd'hui plus nombreux
qu'il y a 50 ans. Ce peuple est donc en train d'exercer sur le territoire
une pression démographique brutale. Plus la pêche et la chasse augmentent,
en raison des nécessités démographiques, moins il y a de poissons et de
gibier. Nous devons donc développer une agriculture adaptée aux besoins
d'une population grandissante et d'un système écologique (celui de
l'Amazonie) riche et complexe voire fragile. Aussi, le peuple Jivaro doit
sans trop tarder mettre à jour son propre discours écologique, non plus pour
des petits villages de 40 à 50 personnes mais pour des villages de 2000
personnes. Sans un discours et une pratique ajustés, les Jivaros vont
devenir les premiers prédateurs de leur forêt. Je crois vraiment que, de ce
point de vue, la culture occidentale peut les aider à faire leur petite
révolution écologique} par l'expérience d'autres peuples de la planète qui
ont déjà réalisé leur remembrement.
Jivaro ou Francais, une même condition
humaine
Je dois dire, pour conclure, que les
différences entre les peuples traditionnels et les sociétés industrielles
comme celles de l'Europe occidentale ne peuvent faire oublier, quand nous
avons la chance de les connaître toutes les deux, la permanence et
l'universalité de la condition humaine. Que nous soyons Jivaro ou Français,
la condition humaine est la même. Si Rousseau avait pu observer sur le
terrain les Indiens d'Amazonie, je ne suis pas certain qu'il aurait écrit
tout ce qu'il a écrit au sujet du "bon sauvage" car les Indiens sont aussi
intelligents, aussi fins et raffinés que nous mais aussi capables, dans les
formes de leur propre culture, de stupidité, de méchanceté et de violences
absurdes. Cette égalité des hommes entre eux, au sein de cultures
distinctes, est une réalité étonnante.
Jésuites en mission n°282
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