Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Amour, réconciliation et paix

 

Savoir que l’on est exposé à la mort ne permet plus de se payer de mots ou de bonnes intentions. Et, d’abord, cela nous interroge sur ce que nous sommes réellement les uns pour les autres. Nous croyons sincèrement que nous sommes animés par un désir de réconciliation universelle et de paix, nous pensons que la bonne volonté devrait suffire et qu’ainsi nous répondons à la volonté de Dieu qui, pour nous, est amour, réconciliation et paix. Nous oublions que nous appartenons à un monde qui, tout en se réclamant de l’héritage judéo-chrétien, n’a cessé de se manifester, depuis des siècles, une volonté de domination universelle et qui a commis parfois au nom même de la religion des crimes analogues à ceux qui ensanglantent aujourd’hui la terre musulmane.

Je me rappelle alors que Jésus n’est pas seulement le prophète de l’amour divin mais qu’il a donné sa vie pour le manifester. Et il l’a fait en plaçant sa vie et son œuvre sur les lignes de fractures de l’humanité blessée : fracture dans l’homme désorienté parce qu’il a perdu le sens de sa vie, fractures entre les humains qui s’excluent les uns les autres ou s’exploitent et s’écrasent, fractures entre les croyants, juifs ou païens, qui se mettent à la place de Dieu et se jugent mutuellement en se condamnant à l’enfer. Il a ouvert les bras pour étendre entre les ennemis le pont de la réconciliation. Le signe de la croix, qui paraît tellement blasphématoire à tant de croyants, est pour nous le trait d’union entre Dieu et l’humanité et entre les humains. Cette croix porte un homme écartelé qui donne sa vie plutôt que de l’arracher aux autres pour réaliser le projet de Dieu.

Jésus place mon Église sur ces mêmes lignes de fracture, sans armes et sans aucune volonté ni autre moyen de puissance…

Quoi de plus nécessaire et de plus urgent aujourd’hui que de créer ces lieux humains où l’on apprend à se regarder, à s’accueillir, à collaborer, à mettre en commun les héritages culturels qui font la grandeur de chacun. Il me semble que le pluralisme est un défi majeur de ce temps…

Sans idéalisme et avec persévérance, notre foi en un Dieu qui est entré dans l’humanité nous pousse à y créer les conditions de la rencontre et de la fraternité universelles non pas au-delà de nos différences mais avec elles. Jésus me révèle l’infinie valeur de chaque être humain, précieux aux yeux de Dieu. Il me donne de reconnaître dans l’autre l’appel à sortir de mes limites et de mon arrogance dominatrice pour découvrir en lui ce qui me manque encore pour être pleinement, authentiquement, généreusement humain.

Le maître mot de ma foi aujourd’hui est donc le dialogue. Non par tactique ou opportunisme, mais parce que le dialogue est constitutif de la relation de Dieu aux hommes et des hommes entre eux. Avec Jésus, je réapprends que Dieu même, pour se faire connaître et manifester sa volonté, a emprunté à l’humanité ses mots et jusqu’à sa chair. Je pressens également que la relation de Dieu à l’humanité révèle quelque chose de son être même qui, pour moi, est communion de relations dans l’Esprit d’amour. Je constate enfin que toute l’histoire sainte se déroule sous le signe de la communication rompue et retrouvée dans un dialogue dont Dieu prend l’initiative. La fécondité de cette histoire vient de cet échange d’amour dialogal qui s’inscrit contre la rupture diabolique de l’origine. Et c’est pourquoi j’en veux aux religions, et même souvent à mon Église, de pratiquer plus volontiers un monologue agressif et de cultiver leurs particularismes, et je souffre de voir quel lamentable témoignage donnent les croyances dans leur prétention à soumettre et à régir l’humanité en l’asservissant à leurs lois.

Que l’autre, que tous les autres soient la passion et la blessure par lesquelles Dieu pourra faire irruption dans les forteresses de notre suffisance pour y faire naître une humanité nouvelle et fraternelle. Il y va de l’avenir de la foi dans notre monde.

Pierre CLAVERIE, évêque d’Oran

 « Lettres et messages d’Algérie », Karthala, 1996