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« Ce que tu as fait est indigne
de toi » : quand on prononce un tel jugement sur quelqu'un on entend bien dire
qu'il a déçu notre attente, qu'il n'a pas été à la hauteur de ses qualités, de
sa réputation, du comportement qu'on était en droit d'attendre de lui. Un tel
jugement suppose que cette personne s'est en quelque sorte rabaissée en deçà de
ce qu'elle est, qu'elle s'est avilie, mais le jugement porté sur elle a aussi
pour but de la réveiller de sa torpeur, de la rappeler à elle-même et à une
dignité qu'elle a bafouée. Donc de la rappeler à sa véritable identité qu'elle a
trahie.
C'est pourquoi l'idée de dignité nous
renvoie à un impératif qui nous oblige, à une instance difficile à cerner et
plus encore à nommer qui nous « tient » en somme au-dessus de nous-même, qui
nous arrache à nos petitesses ou à nos faiblesses, qui nous porte au dépassement
de soi, ou plus simplement qui nous somme de ne pas décevoir autrui et de ne pas
nous décevoir nous-même. Obligation qui, comme toute obligation vraie, ne prend
pas d'abord la figure de la contrainte ou de la coercition répressive, mais qui
nous appelle à honorer réellement ce qui fait de nous des êtres honorables, et
non pas des girouettes tournant au vent de n'importe quel caprice, de nos
passions ou de nos fantaisies.
Certes cette référence qui nous
dépasse doit être fondée philosophiquement ou théologiquement, mais elle est
d'abord cette intuition qui s'impose à nous quand nous voyons bien que nous
restons en-dessous de ce que nous pouvons et devons faire à tous les niveaux de
notre existence. En ce sens la dignité que nous nous reconnaissons, même sans
discours et intuitivement, « nous tient » : elle nous porte à être debout, à
répondre aux attentes des autres, à faire face. Elle est mobilisatrice de nos
énergies pour répondre à l'humanité en nous en ce qu'elle a de plus haut ou de
plus exigeant. Elle mobilise pour résister aux tentations de se plier au
conformisme ou à la complaisance nourrie par la lâcheté.
Si la dignité « nous tient », cela
signifie que nous n'en disposons pas comme d'une qualité qu'on pourrait perdre
ou renier. Formulation qui, de nos jours, est loin d'aller de soi. Car le
subjectivisme envahissant dévore du dedans la dignité en la rabaissant à ce que
l'individu juge être sa dignité ; on aboutit alors à l'idée que certains (grands
malades, personnes défigurées par un accident, criminels ou prostitué(e)s…)
pourraient perdre ou renoncer à cette dignité. On justifie parfois l'acte
euthanasique en prétendant que le demandeur juge avoir perdu sa dignité, ne plus
estimer qu'il est digne de vivre, ne serait-ce que parce qu'il ou elle croit
être devenu une charge insupportable à son entourage. Or contrairement à un
slogan devenu un lieu commun, nous ne disposons pas de nous-même, pas plus que
nous ne disposons de notre corps. Il faudrait rappeler ici les analyses de Kant
: un objet a un prix, il peut être échangé, on en dispose donc à son gré, sa
valeur est toute relative, fluctuant selon le marché et les appréciations
subjectives ; mais la personne humaine n'a pas de prix, elle ne peut se livrer
aux aléas du marché ou se vendre sans se ravaler elle-même au rang d'objet. Elle
appelle le respect inconditionnel, certes de la part d'autrui, mais pour chacun
de nous : nous sommes respectables à nos propres yeux d'abord, parce que comme
personne nous avons une dignité qui échappe au troc et à l'appréciation
subjective.
Comment le chrétien ne souscrirait-il
pas à cette analyse kantienne, lui qui croit que chaque être humain est créé à
l'image de Dieu, qu'il est aimé inconditionnellement en Jésus-Christ, qu'il est
appelé à partager la vie même de la Trinité bienheureuse ? ou encore que le
Christ a donné sa vie pour lui ? Notre dignité de fils et fille de Dieu ne se
négocie pas : elle « nous tient » au-dessus de nous-même et elle appelle un
respect inconditionnel qui nous grandit et nous porte à faire face avec le
meilleur de ce qui nous constitue. La dignité nous élève, alors que tant de
choses nous portent à nous rabaisser et à oublier la grandeur de notre vocation
humaine et chrétienne.
P. Paul Valadier, sj
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